L’Eglise catholique au cœur des arcanes du pouvoir politique au Cameroun

Au Cameroun, l’Eglise catholique a toujours entretenu des relations avec la politique. Ces relations peuvent être tantôt dites de proximité ou celles dites d’éloignement. Elles peuvent aussi être plus ou moins douteuses. A la lumière des analyses, elles sont devenues de plus en plus floues. Elles sont alors devenues plus que douteuses. Hier, on assistait à un mariage presque parfait.

C’est l’actualité dramatique en cours qui fait l’objet de ce billet. Ce drame vient encore raviver les débats sur les rapports que l’Eglise catholique entretient avec la politique. La mort « suspect » d’un prélat le 31 mai 2017 est la preuve que ses relations à l’Etat camerounais ont changé.

Rapports entre l’Eglise catholique et la politique pendant la période pré-coloniale selon Louis-Paul Ngongo

Dans un ouvrage intitulé « Histoire des forces religieuses au Cameroun » paru en 1982, la sentence de Louis-Paul Ngongo est sans équivoque : « Aucune religion formelle ne saurait s’installer dans l’apolitisme« . A la lecture de cet ouvrage, qui relate l’histoire de l’implantation et des forces des églises au Cameroun de 1916 à 1955, il apparaît qu’il a existé une fragile « collision généralisée et permanente entre les principaux acteurs de la colonisation, les administrateurs et les missionnaires« . Une collision qui laissait voir un antagonisme dans la philosophie et la vision de la cité.

Pour cet historien, la religion a eu comme principal adversaire à son expansion, l’administration coloniale. Pourquoi ces deux instances s’affrontaient-elles alors qu’elles étaient chargées d’une même mission ? Le conflit entre l’administration coloniale et les missionnaires résidait sur le fondement de chacune de ces instances. Pour Louis-Paul Ngongo, « Toutes les religions visent à transformer les mentalités, à orienter la société selon ses principes doctrinaux« . C’est la raison pour laquelle les administrateurs et les missionnaires étaient toujours divisés sur le droit matrimonial et la politique de l’éducation.

L’antagonisme sur le régime matrimonial était le plus criard. Pendant que les missionnaires étaient contre le mariage polygamique, l’administrateur coloniale le célébrait à l’état civil. Le désaccord sur la politique de l’éducation était essentiellement lié au contenu des enseignements. L’introduction des leçon comme « La Morale » a été l’une des pomme de discorde entre l’Eglise et l’administration.

Ce conflit sur les principes des règles de gestion des populations était déjà perceptible avant l’indépendance. Si l’on considère que l’Eglise catholique s’immisçait ne serait que dans ces deux secteurs de la vie des populations, il était donc indiscutable qu’elle ne pouvait ne pas s’ingérer dans la gestion de la cité, et donc, de la politique.

Rapports entre l’Eglise et la politique dans la période post-coloniale à l’ère du mono-partisme selon Jean-François Bayart

Dans son article « La fonction politique des Églises au Cameroun » paru en 1973 dans la Revue française de science politique, Jean-François Bayart ne contestera pas les conclusions de Louis-Paul Ngongo. Au contraire, le spécialiste Français des politiques africaines donnera une autre dimension politique à l’Eglise. Le président de la république Amadou Ahidjo, en interdisant le multipartisme en 1966, six ans après l’indépendance, privait alors la population d’instances d’expression et de revendications. Par conséquent, l’Eglise et plus particulièrement l’Eglise catholique, deviendra le « lieu d’expression de divers intérêts catégoriels« .

Contrairement à Louis-Paul Ngongo, Jean-François Bayart place l’Eglise au cœur même des arcanes du pouvoir politique. Elle ne sera plus réduit aux fonctions doctrinales ou à la gestion de la cité. Mais, elle sera le porte-parole des opprimés. Dans un contexte de mono-partisme, elle jouera presque le rôle de parti d’opposition. Et c’est en cela que Jean-François Bayart affirme, à juste titre que « les responsables religieux effectuent des interventions personnelles afin de protéger les populations de mesures arbitraires« . Il devient donc claire que l’Eglise catholique avait une certaine autorité voire une autorité certaine pour intervenir sur les décisions politiques.

Deux exemples de succès démontrent cette influence forte de l’Eglise catholique. Mgr Ndongmo intervenait et réussissait toujours à faire annuler les décisions extrajudiciaires. Tandis que Mgr Jean Zoa, par contre, était intervenu dans l’Affaire du Train en 1962 révélée dans « Les Carnets secrets de la décolonisation ». L’Eglise catholique était alors indubitablement un contre-pouvoir en l’absence des partis politiques de l’opposition.

Les rapports incestueux entre l’Eglise catholique et la politique depuis l’indépendance selon Alain Blaise Ngono

Les relations douteuses de l’Eglise catholique avec le politique a toujours, de tout temps, existé. En dehors de la prise de position contre l’injustice, l’Eglise a aussi brillé par des prises de positions maniérées et alambiquées. La lettre pastorale des évêques du Cameroun à l’issu de l’élection présidentielle de 2011 en dit long. L’Eglise prend les devants de la scène pour exhorter les acteurs à prendre leurs responsabilités. Mais, pour Alain Blaise Ngono, dans un article fort intéressant sur l’historiographie de la communication épiscopale, montre bien la face cachée de l’épiscopat camerounais.

Pour cet auteur, l’Eglise catholique constitue un « Indéfectible soutien aux forts« . Elle incite, par conséquent, aux pauvres à se soumettre en acceptant des « compromis et compromissions ». Ces fameux appels à la paix et à l’unité nationale ne peuvent cacher qu’un dessein : donner la caution morale à la tyrannie. C’est pour ça qu’elle « persiste manifestement à induire ses propres fidèles en erreur en tentant d’anesthésier les aspirations de liberté, justice et prospérité pour les enrégimenter dans un système politique illégitime et structurellement inégalitaire, injuste et malfaisant ». Cette posture existe depuis l’indépendance et demeure jusqu’à nos jours.

Le scandale de trop qui vient ébranler les rapports incestueux entre l’Eglise et le pouvoir politique

La communauté de l’Eglise catholique est en émoi. En effet, depuis le 31 mai 2017, le Cameroun a encore enregistré un décès « suspect » d’un prélat. Il s’agit de Monseigneur Jean-Marie Benoit Bala, archevêque de Bafia. Selon les premières indications trouvées sur le terrain, sa voiture a été retrouvée garée sur le pont sur la Sanaga à Ebebda. Une phrase laconique était rédigée sur une feuille blanche avec une en-tête « Archidiocèse de Bafia » et portant la mention manuscrite « Je suis dans l’eau ». Après une fouille de plus 48 heures, il a été retrouvé mort le 02 juin 2017 à Tsang, un village sis à 7 km du pont, par des pêcheurs au large de Monatélé.

Cette nouvelle n’a pas manqué de susciter des indignations face à ce qu’on pourrait appeler « série de scandales ». Les observateurs font d’ailleurs remarquer qu’en dehors de l’Eglise catholique, aucune obédience n’a connu un tel scandale. En plus de ça, ils font aussi la précision selon laquelle les meurtres suspects des prélats commencent en 1982. C’est donc sur l’ère Biya que ces crimes deviennent de plus en plus récurrents et inquiétants. D’où la question banale : pourquoi les religieux catholiques sont-ils les seules victimes ?

La thèse du suicide, en vogue depuis lors, s’est dissipée petit à petit. Du coup, le vieux démon des meurtres suspects des prélats catholiques au Cameroun refait surface. A l’occasion, les statistiques présentant une liste non exhaustive des prêtres décédés dans des conditions encore non élucidées sont remises au grand jour. On apprend donc, en tout que, après Mgr Bala, cela fait 17 morts déjà enregistrés. Les premiers prélats assassinés, en 1982, étaient Mgr Jean Kounou et l’Abbé Materne Bikoa. Et depuis cette date, les enquêtes sur les meurtres des prélats ont connu des succès mitigés.

Rapports entre l’Eglise catholique et la politique pendant la période post-coloniale à l’ère de Biya et du multipartisme

A l’ère du multipartisme, il devient évident que ces rapports devraient prendre une autre allure. Les partis politiques commencent donc, en 1991, à jouer leur rôle de contestation du pouvoir. La question fondamentale qui reste à se poser est donc la suivante : quel rôle va finalement jouer l’église. Plus que par le passé, l’Eglise catholique n’a aucunement perdu sa place d’influence à l’ère de Biya. Elle est même devenue de plus en plus forte au point d’intégrer certaines institutions clés de la république.Ainsi, l’Eglise se met donc à jouer un rôle trouble. Elle est accusée de soutenir le régime dictature qui opprime le peuple.

Après avoir anéanti les partis politiques, la presse privée, dernier rempart de la contestation, était visée. Mgr Joseph Befe Ateba est nommé au poste de président du Conseil National de la Communication (CNC). Il a pour mission de mater contrôler la presse qui est désormais le seul opposant réel au régime. Monseigneur Watio est nommé à Elecam (Elections Cameroon). A travers lui, l’église catholique donne sa caution aux divers tripatouillages des élections au Cameroun. Ces deux nominations ne peuvent, sans aucun doute, être acceptées sans l’accord de la hiérarchie de l’église catholique.

Dans un tel contexte de contestation de l’ordre, l’Eglise catholique se trouve dans l’étau. Comment, en même temps, jouer le rôle de la paix en exigeant la justice sociale à un pouvoir politique qui la tient en haleine ? Équation difficile à résoudre. Elle va donc se mêler dans le jeu des intérêts troubles. Ce qui ne plaît pas au pouvoir politique.

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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