En quoi les conflits religieux et linguistiques sont-ils politiques ?

Le déclenchement de la crise Anglophone en octobre 2016 au Cameroun, met à l’ordre du jour un nouveau type de conflits : linguistique. C’est depuis plusieurs décennies que des conflits du type religieux entre communautés chrétiennes et musulmanes prennent de l’ampleur en Afrique. Mais au Cameroun, on était loin d’imaginer un conflit d’un autre modèle du type Francophone et Anglophone. Quelques analystes et observateurs considèrent que ces conflits ne sont fondés que sur la base de l’extraversion de la pensée, des institutions. Autrement dit, les habitudes et les modes de pensée et de consommation ne peuvent pas être au service de l’Afrique s’ils sont importés et imposés. C’est le fil d’Ariane de la pensée dite « panafricaniste ». 

Manifestation de conflits ouverts entre Anglophones et Francophones

Lors d’un meeting du RDPC parti au pouvoir, les Anglophones brûlent les tenues officielle du parti, signe de conflits ouverts avec les Francophones. Crédit photo : Facebook

Ce qui était considéré jusqu’ici comme une rivalité « molle » se révèle aujourd’hui comme un conflit. Ce qui était considéré comme un atout, un avantage ou un privilège, comme l’est le Canada, se révèle aujourd’hui comme un couteau à double tranchant.  La crise socio-politique qui secoue les régions anglophones (Sud-Ouest et Nord-Ouest) démontre à souhait l’échec du vivre ensemble des deux grandes communautés linguistiques au Cameroun.

Il existe actuellement une certaine opinion, les partisans du panafricanisme, pour ne pas les nommer, qui martèlent sans cesse le besoin de décolonisation avant toute révolution. Ils estiment que tous combats des Africains, des Camerounais, pour leur libération ne peut avoir un sens que s’ils sont endogènes, libérés du prisme des ancrages coloniaux ou néocoloniaux. C’est d’ailleurs fort du constat de la nomenclature des camps qui s’affrontent au cour des conflits en Afrique que de tels arguments peuvent faire tâche d’huile. La résurgence des guerres de religion, notamment au Nigéria et en Centrafrique, pays voisins du Cameroun, remet toujours sur la table cette rengaine des choses importées et imposées à l’Afrique. Questions : peut-on « décoloniser » avant toute révolution en Afrique ? Autrement dit, la chute de la tyrannie ne sonne-t-elle pas le glas du néo-colonialisme ? En quoi les conflits religieux et linguistiques sont-ils fondamentalement politiques ?

Le spectre des conflits religieux vus en Afrique centrale : la prégnance de la religion

Un article fort intéressant, publié en 2011 par RFI et intitulé « Afrique : guerre de religion ou conflits politiques ? » inspire cet article. La problématique centrale est celle posée par Marie Joannidis, auteure. Elle s’interroge sur la place de la tolérance, principale valeur encore chère à l’Afrique, mère de l’Humanité. L’auteure met en exergue ces qualités jadis réservées aux Africains. Avec le temps, les Africains s’illustrent aux actes qui les mettraient la sincérité de cette valeur en doute. La question qui demeure jusqu’ici est celle-ci : comment peut-on être tolérant face à un système de tyrannie ? Comment peut-on être tolérant face à un système d’injustice ? Si la tolérance s’applique pour des choix religieux ou politiques des gens, elle ne peut pas s’appliquer pour des gens qui sèment la zizanie sous le sceau de la religion. Ici, c’est la gouvernance qui est alors mise au banc des accusés.

Toujours en 2011, d’autres journaux se sont aussi mêlés de cette problématique à savoir, le quotidien français Le Monde et le magazine panafricain Jeune Afrique. Ils avaient vu venir cette guerre honteuse au Nigéria avec la nébuleuse secte Boko Haram. Pour eux, cette guerre est perçue comme l’échec d’une cohésion sociale, c’est la preuve du mécontentement d’une partie de la population face à leur condition de vie exécrable. A leur suite, en 2013, la Croix titre « Centrafrique : conflit religieuse ou guerre ethnique » pour justement s’interroger sur cette problématique de tolérance entre les communautés ethniques vivant dans un même terroir.

Le spectre des conflits religieux vus en Afrique centrale : une démographie galopante

La confusion ici entre religion et ethnie est certaine. En Afrique, la répartition des religions se fait sur la base géographique. C’est la raison pour laquelle certaines régions du continent sont d’obédience chrétienne ou musulmane. On a généralement les musulmans vers le nord et les chrétiens au sud. La prégnance de la religion est plus forte que celle de l’ethnie. La raison est simple : il est plus facile d’identifier un Africain ou un Camerounais en fonction de son obédience religieuse. Les indices comme le style vestimentaire et des positions idéologico-politiques entre autres, sont fondées généralement sur des croyances religieuses.

Sur la base de certaines logique du clientélisme, l’une ou l’autre tendance religieuse connaîtra des traitements de faveur différents que va lui accorder le pouvoir central. Ainsi, une région, à majorité chrétienne ou musulmane se sentira lésée. Cela explique par exemple la résurgence des mémorandums des élites des régions septentrionales camerounaises adressés aux autorités. Un probable soulèvement donnera des arguments aux partisans du panafricanisme qui mettront en avant la thèse religieuse.

« Le spectre d’une guerre religieuse plane sur le pays », déplorait, début décembre, Nicolas Tiangaye, le Premier ministre centrafricain. Ces dernières semaines, les affrontements entre chrétiens et musulmans se sont multipliés – plus de 1 000 morts – sur un territoire réputé jusque-là pour sa bonne cohabitation entre les deux communautés. (La Croix, publié le 2 janvier 2014)

En observant l’évolution statistiques de ces deux tendances religieuses, les chiffres sont effroyables. Comparativement à ces deux religions, les musulmans ont un taux de progression extraordinaire (20%). En 2014, l’Afrique comptait 470 millions de chrétiens contre 234 millions de musulmans. D’ici 2030, la population musulmane pourra atteindre le cap de 385 millions. Qu’est-ce qui peut expliquer une telle montée des croyances religieuses ?

Le spectre des conflits religieux vus en Afrique centrale : la montée idéologique

La fécondité, le prosélytisme, l’aide humanitaire, la disponibilité des services sociaux de base sont abandonnés par les gouvernants. Ils sont désormais pris en charge par le Qatar et l’Arabie Saoudite à coups de pétrodollars à travers ses réseaux en Afrique. La progression des églises dites de réveil obéissent aussi à ce même principe. En général, les deux religions ont su s’accommoder des pratiques culturelles ou traditionnelles dites animistes. Elles ont franchis le Rubicon jusqu’à aller à la traduction de la Bible en langue locale.

Cette progression ne peut être possible que grâce à une forme de prédication ancrée sur le culturel, l’humanitaire et le bien-être. Les gourous s’infiltrent dans les coins les plus reculés, là où les services sociaux de base de l’Etats se font de plus en plus rares. Les adeptes sont, ici, plus aptes à écouter et à obéir fidèlement au gourous qui dit être venu pour sauver le peuple, le sortir de la pauvreté.

Et une grande partie du succès des Églises évangélistes d’origine nord-américaine repose sur leur « théologie de la prospérité », contribuant de manière très concrète à l’émergence d’une nouvelle génération d’entrepreneurs, comme dans les États du golfe de Guinée. (Huffingtonpost, du 10 mars 2013)

Les conflits inter-ethnies ou communautaires sont généralement réglés par les tribunaux traditionnels de droits communs. Tandis que les affrontements de type religieux obéissent aux enjeux politiques. Les communautés s’organisent, dans tous conflits, en « groupuscules » religieux, soit chrétien, soit musulman. Il y a aussi les multiples obédiences issues de ces deux grands groupes qui représentent une force incommensurable. Le but c’est de venir à bout de l’oppresseur qui est identifiée comme l’obédience opposée. Une division sur la base de l’ethnie n’est donc que marginale. Question : pourquoi dans un mouvement de revendication sociale les musulmans et les chrétiens se battent-ils entres eux ? Parce que chacune de ces obédiences pense que c’est l’autre qui est l’oppresseur ou de connivence avec lui.

La religion n’est qu’un cache-sexe. Peu importe, même si c’est par elle que les « opprimés » tirent les arguments de preuve que l’enfer c’est l’autre. Qu’en est-il des conflits linguistiques ? Pourquoi les Anglophones accusent-ils les Francophones d’être des colons ?

 Les conflits linguistiques au Cameroun sont purement politiques : la scission

Dans un billet rédigé sur la naissance du problème Anglophone, quelques détails importants méritent d’être évoqués ici. Il s’agit notamment du fait que le Cameroun avait été confié à la France et à la Grande Bretagne à la suite de la défaite de l’Allemagne. Celui-ci est justement le premier pays à établir un protectorat du nom de Kamerun. L’Allemagne a été le premier à occuper le territoire si on s’en tient au traité Germano-Douala du 12 juillet 1884.

A la suite de la défaite de l’Allemagne à la Première Guerre Mondiale, les pays alliés, notamment la France et la Grange Bretagne, décident de prendre possession des territoires allemands, dont le Cameroun. Le 1er janvier 1916 marque la fin de la colonisation allemande avec l’entrée des troupes franco-britanniques à Yaoundé. Légitime donc pour la Société des Nations (SDN) et l’Organisation des Nations Unies (ONU) de céder le Cameroun aux Français et au Anglais. La France s’est taillé la plus grande partie du territoire en prenant les 4/5 équivalents à 431 000 km².

Les origines des conflits Anglophones et Francophones

Les conflits entre Anglophones et Francophones sont des conséquences de la scission du Cameroun. Crédit photo : Jacques Leclerc

La zone anglaise comprenait le Nordern Cameroon et le Southern Cameroon, gérées par la colonie anglaise établie au Nigéria. Lors du référendum du 11 février 1961, le Southern Cameroon décide de se rattacher au territoire du Cameroun français. De l’autre côté, le Nordern Cameroon, choisit le rattachement avec le Nigéria voisin. Cette épisode de l’histoire s’avère très important. Le simple fait d’avoir choisi librement le rattachement au Cameroun Français donne-t-il, à la population du Southern Cameroon, le droit de décider de rompre l’alliance ?

C’est vraisemblablement à ce niveau que le choc des arguments juridiques sur la particularité de ce peuple, en comparaison avec les Francophones, se bute. C’est donc la raison pour laquelle les militants du parti historique UPC* étaient contre cette réunification. Pour eux, il fallait à tous les prix unifier les deux territoires avant de proclamer l’indépendance. Déclarer l’indépendance du Cameroun Français le 1er janvier 1960 et du Cameroun Britannique le 1er octobre 1961, fait juridiquement du Southern Cameroon un territoire à part. C’est donc un territoire différent du Cameroun Français. En conclusion, le référendum de 1961 n’est qu’un signe de l’alliance qui peut être rompu à tout moment.

Les fondements juridiques et politiques d’une différenciation

Les conflits linguistiques ici sont fondamentalement juridiques et politiques. Ils sont basés sur une différenciation de la population, non seulement du fait de l’histoire, mais aussi du fait de son éducation et sa culture politique. Les Anglophones appartiennent à une communauté moulée sous le système anglo-saxon, le système « direct rule ». C’est un système fondé sur la responsabilité des chefs indigènes à se prendre eux-mêmes en charge. Le système jacobin, imposé par les Francophone leur posent donc un grand souci.

La population Anglophones avait donc affaire aux personnes qu’elle connaissait mieux. Par contre, le territoire francophone dont les chefs étaient choisis par la métropole. Cette partie de l’histoire explique mieux la raison de cette distinction linguistique. De par cette histoire, cette communauté se sentira toujours différentes des autres (Francophones), quoi qu’on fasse. Le terme Anglophone est donc bien choisi pour les désigner. La non prise en compte de cette différenciation sera toujours source de conflits.

Les Anglophones se considèrent comme oppressés par les Francophones. Ceux-ci continuent de tenir des mains de maître le pouvoir central de Yaoundé. Et ce, depuis 1958 (André-Marie Mbida), 1960 (Amadou Ahidjo) et 1982 (Paul Biya). Pour eux, la réunification qui a abouti au fédéralisme de 1961 n’était qu’une duperie organisée ou en complicité avec les Francophones. Cette duperie a finalement conduit à la suppression du fédéralisme en 1972 pour revenir à la situation d’avant 1961. C’est à la situation qu’étaient le Cameroun Anglophone et le Cameroun Francophone avant le référendum. Cela est considéré comme une annexion, une véritable filouterie, voire une « colonisation des Anglophones par les Francophones », estiment-ils.

La marginalisation dont ils sont victimes, découle de ce fait qui ne trompe pas. Cette régionalisation des conflits donne l’impression que les Anglophones sont contre les Francophones. Que non. Lorsqu’un peuple qui se différencie par deux langues coloniales se chamaillent, c’est l’élite politique qui est en cause. En faire une lecture de conflits entre ces communauté, c’est biaiser l’analyse.

La problématique de l’identité à travers le fédéralisme

Certains universitaires se sont longtemps mêlés de ce débat en taxant les Anglophones de fascistes. La simple raison avancée est que ces conflits sont marqués sous le sceau identitaire. Cet argument repose sur la dégénérescence des revendications sur la base identitaire comme le mémorandum du Nord. Autrement dit, la légitimation des revendications des Anglophones entraînera automatiquement l’effet boule de neige. Ce que les partisans de cette théorie identitaire oublient de signaler, c’est que le fédéralisme est la principale revendication des Anglophones. Ainsi, Yaoundé ne sera plus l’hyper-centralisation du pouvoir politique et de la gestion des affaires publiques. Ce ne sera plus qu’un triste souvenir. La décentralisation de la gestion publique va donner une certaine autonomie aux régions afin de casser cette dépendance jacobine chère au pouvoir tyrannique.

En réalité, le bas peuple Anglophone n’est pas en conflit avec le bas peuple Francophone qui sont manifestement solidaires à cette lutte. Le fédéralisme mettra fin, par lui-même, aux revendications d’autres régions.

Pour beaucoup, la tolérance n’était donc qu’une illusion. Les Africains sont les Hommes, ils font parti du monde et n’échapperaient donc pas aux frasques du vivre ensemble.

*Union des Populations du Cameroun (UPC) fondé le 10 avril 1948

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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