Cameroun : pourquoi l’opposition est-elle « abandonnée » par le peuple ? (1)

Depuis l’avènement du retour du multipartisme en 1990, le Cameroun en est encore à frayer une voix dans le cercle serré des pays francophones qui ont déjà amorcé l’étape de l’alternance à la magistrature suprême. 26 ans que les Camerounais sont à la recherche d’une clé pour dénouer l’écheveau de cette emprise de la tyrannie vielle de 1956. Cet avènement a fait reconnaître, chez les Camerounais, cette âme et cet esprit de combattant mené jadis par le parti historique Union des Populations du Cameroun (UPC). Les débats se structurent et prennent corps dans un environnement déjà perverti par l’obscurantisme machiavélique d’André-Marie Mbida à Paul Biya en passant par Amadou Ahidjo. Qu’est-ce cette réouverture politique a apporté dans l’environnement des luttes pour la conquête du pouvoir ?

Lors d'un rendez-vous avec la presse et qui a été interdit, les leaders de certains partis politiques ont été aspergé d'eau du véhicule anti-émeute de la policie

Lors d’un rendez-vous avec la presse et qui a été interdit, les leaders de certains partis politiques ont été aspergé d’eau du véhicule anti-émeute de la policie

Pour cette année, 2016, les dernières sorties des parties politiques de l’opposition camerounaise ouvre à nouveau le débat sur le sempiternel problème de leur supposé poids électoral réel. Il se passe que depuis les événements qui ont secoué le pays, à savoir les crises socio-politiques des années 1990 et celles de 2008, avec de forts risques de se transformer en guerre civile, un désamour s’est installé entre les leaders des partis de l’opposition et la population elle-même. Ces crises étaient, bien entendu, la manifestation d’une volonté populaire de rompre avec un système de dictature vieillissante et incapable de répondre aux exigences des valeurs de bien-être et de probité dans la gestion des biens publics. Les leaders des partis de l’opposition représentaient donc une alternance et une alternative capable de changer la donne. Aujourd’hui, le constat est claire que les Camerounais ont décidé de se mettre en marge de la politique, donc de tourner le dos à ces leaders au point où ils ne répondent qu’aux abonnés absents lors des rendez-vous populaires et pire encore font la fine bouche pour aller s’inscrire sur la liste électorale malgré les appels incessants et persistants. Comment en est-on arrivé là ? Comment peut-on expliquer ce malaise ?

Dès la promulgation de la loi n°1990/055 du 19 décembre 1990 portant régime des réunions et des manifestations publiques et celle n°1990/O56 du 19 décembre 1990 portant création des partis politiques, le pays devrait connaître un tournant décisif de son histoire. C’est en 1966 que fut instauré le parti unique (Union Nationale Camerounaise-UNC) par le feu Amadou Ahidjo pour contrer les velléités du Parti des Démocrates Camerounais (PDC) d’André-Marie Mbida et de l’Union des Populations du Cameroun (UPC) de Um Nyobe. Ces lois étaient le résultat, non seulement d’un souci de liberté, mais aussi et surtout d’un rapport de force où les partis d’opposition donnaient le ton d’une autre façon de voir le monde inspiré par le vent de l’Est. C’était donc évident que la population, jusque-là assoiffé d’un changement réel sur les questions relatives à l’alternance à la magistrature suprême, était prête à propulser, au devant de la scène publique, un leaders qui se démarquerait par son courage.

En effet, c’est le 26 mai 1990 qu’un, jusque-là, inconnu libraire de Bamenda, Ni John Fru Ndi, déchu des primaires du parti au pouvoir, Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC), lance, avec ses proches, le parti Social Democratic Front (SDF). Ce jour-là, marqué dorénavant comme la journée des martyrs du désormais principal parti de l’opposition, verront tombés 6 manifestants sous le coup des balles réelles. C’était donc le déclic d’une avalanche de surprises marquées principalement par des meetings du leaders, et de bien d’autres, qui faisaient courir tout une foule en liesse. En ce moment-là, et pendant quelques années encore, les leaders des partis de l’opposition camerounaise avaient encore le dernier mot. Il suffisait juste d’un clin d’œil pour voir comment toute une population se dressait derrière son leaders. La soif d’un changement se faisait ressentir de plus en plus. Le Cameroun qui est sous l’emprise de la tyrannie depuis 1956 avait besoin d’un nouveau souffle, d’un vent frais, d’un sang neuf.

Les mandats présidentiels et législatifs qui tendaient déjà à leur fin devraient donner à voir, à l’horizon, des premières élections multipartites sous l’ère Biya après 10 ans de pouvoir du monopartisme sans partage. Le SDF, parti politique plus radical que jamais, décide de boycotter l’élection législative pour cause de non consensus sur le code électoral, de tricherie et de « vol » des résultats de l’élection présidentielle où le leaders Ni John Fru Ndi estimait avoir été victime des tripatouillages en faveur du président sortant Paul Biya, candidat du RDPC. Malgré cette absence, l’opposition a raflé finalement 92 sièges sur 180. Une majorité suffisante et susceptible de renverser la donne. Avec ce score extraordinaire de l’opposition, sous l’ère d’une dictature, l’heure des réformes institutionnelles avait donc sonné et l’espoir était alors permis.

Tableaux statistiques des résultats électoraux au Cameroun (2007 – 2011)

Résultats des élections législatives pluralistes

Années

Parties

1992

1997

2002

2007

2013

RDPC

88

116

149

153

148

SDF

Boycott

43

22

16

18

UNDP

68

13

1

6

5

MDR

18

1

1

UPC

6

1

3

3

UDC

Boycott

5

5

4

4

MLJC

1

MP

1

MRC

1

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Résultats des élections présidentielles pluralistes

Années

Candidats

1992

1997

2004

2011

Paul BIYA

(RDPC)

39,98%

92,57%

75,23%

77,99%

Ni John FRU NDI

(SDF)

35,97%

Boycott

17,12%

10,72%

Bello BOUBA

(UNDP)

19,22%

Boycott

Adamou NDAM  NJOYA

(UDC)

3,62%

Boycott

4,71%

1,74%

Henri HOGBE NLEND

(UPC H.)

2,50%

Samuel EBOUA

(MDP)

2,44%

Edith KAH’ WALLA

(CPP)

0,72%

Autres candidats

2,49%

2,94%

2,82%

Source: La pratique des élections au Cameroun: 1992 – 2007, Régards sur un système électoral en mutation

Le renversement de la situation :

Les partis politique vainqueurs des législatives de 1992, l’Union Nationale pour la Démocratie et le Progrès (UNDP), le Mouvement pour la Défense de la République (MDR) et l’Union des Populations du Cameroun (UPC) totalisaient à eux-seuls 92 sièges. Il n’était donc plus question de douter sur l’effectivité des réformes. Le pouvoir de Yaoundé tremblait à grosses gouttes et cherchait inlassablement à casser la solidarité qui existait au sein des désormais députés des partis de l’opposition déterminée à mener la vie dure au RDPC. Mais, le triomphe ne sera que d’une courte durée. Le hic ? Dakolé Daïssala, leader du MDR, du haut de ses 18 sièges, choisit plutôt de s’associer au parti au pouvoir. Par quelle alchimie ? L’histoire nous le révélera un jour. Ce qui aura pour conséquence de diminuer le pouvoir de l’opposition. Celle-ci passe donc de 92 à 74 sur 180 sièges. L’opposition venait donc de louper une occasion idoine de changer le rapport de force.

Depuis cette épisode politique qui est certainement entrée dans l’histoire, le président Biya a bien compris que son pouvoir ne tiendra qu’à un fil s’il ne double pas sa vigilance. De l’autre côté, le SDF ne cesse de se mordre les doigts à cause de ce boycott historique qui a fini par devenir une nostalgie. C’est au cours d’un congrès que les militants ont exprimé le vœux de ne plus louper le coach. Du coup, d’aucun spéculent que si le SDF avaient participé à cette élection législative, le Cameroun aurait certainement connu un sort meilleur que celui qui est le sien aujourd’hui. Depuis que les deux camps, le parti au pouvoir et les partis de l’opposition, ont fait ce constat, les leaders des partis de l’opposition optent pour les urnes avec l’estime conviction que le miracle de 1992 peut se reproduire. Une bataille féroce de communication politique s’est alors engagé pour un toilettage complet de la loi électorale et des conditions liées au déroulement des processus post et pré-électorales.

C’est ainsi que l’on assiste donc, petit à petit, au retrait du ministère de l’administration territorial de l’organisation des élections présidentielles, législatives et municipales. Mais, avant la mise en place d’Elections Cameroon (ELECAM) créé par la loi N°2006/011 du 29 décembre 2006, le Cameroun a connu l’Observatoire National des Élections (ONEL) créé par la loi n°2000/016 du 19 décembre 2000, modifiée et complétée par la loi n°2003/015 du 22 décembre 2003. De l’observatoire pur et simple, le pays est déjà passé à un organisme dit indépendant chargé d’organiser, en amont et en aval, les scrutins nationaux et régionaux. Ce combat interminable participe, depuis belle lurette, d’un jeu de rapport de force politique entre les deux camps et qui, malheureusement, est loin d’aboutir à un consensus réel. Malgré le retrait de l’administration du processus électoral, l’opposition porte toujours un doigt accusateur sur une main mise certaine du parti au pouvoir sur ELECAM. Raison pour laquelle beaucoup d’observateurs et d’analystes estiment encore que cette institution est loin de garantir un jeu électoral équitable. À présent, la bataille qui avait pour revendication la création d’un organisme indépendant continue toujours à meubler les débats et les jougs politiques.

En effet, après 2000 sous l’ONEL et 2006 sous ELECAM jusqu’à ce jour, les résultats aux élections présidentielles et législatives, comme l’illustrent les statistiques des tableaux ci-dessus, mettent voire enfoncent l’opposition en position de faiblesse. La dégringolade des chiffres depuis 1996 démontrent-elles que les leaders des partis d’opposition n’inspireraient-ils plus ? Beaucoup d’observateurs répondraient par l’affirmative, car les leaders de ces partis qui suscitaient beaucoup d’admiration dans les années 1990, ne sont plus capables de mobiliser la population pour des causes tout aussi nobles que celles de l’amélioration des conditions de vie au point d’être traité par Achille Mbembe d' »imbécile ».

Il revient ici de scruter de fond en comble cet état de malaise au sein de l’opposition camerounaise pour comprendre la genèse du désamour. C’est ce qui fera l’objet de notre prochaine chronique.

Tchakounté Kémayou

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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