La longue marche vers la sécession au Cameroun

La crise politique que traverse le Cameroun aujourd’hui fait des émules. Une crise politique jusqu’ici émaillée de manifestations qualifiées de non violentes et appelée « ghost town« . Ses manifestations sont à la fois essentiellement populaires et symboliques voire provocatrices.

Commencées depuis octobre 2016, c’est la crise politique la plus longue et la plus pernicieuse jamais vécue depuis l’indépendance du pays en 1960. Autrefois qualifiée de « problème anglophone », elle a pris des formes d’une crise avant de devenir aujourd’hui ce qu’on pourrait appeler un affrontement ou un conflit au sens propre du terme. Au fur et à mesure que le temps passe, les Anglophones ne cessent de multiplier des actes qui feraient réfléchir même les analystes les plus futés des mouvements sociaux. Leurs comportements ne laissent personne indifférent.

De quelle crise politique s’agit-il ?

Il existait bel et bien deux parties du Cameroun sous administration française et britannique : le Cameroun oriental et le Cameroun occidental. Le Cameroun occidental était lui aussi divisé en deux territoires : le Southern Cameroon et le Northern Cameroun. En d’autres termes, le sud-Cameroun et le nord-Cameroun.

Quelques repères sur la création de l’État du Cameroun

Une ordonnance n° 58-1375 du 30 décembre 1958 signée du Gouvernement français de Michel Debré change le statut du Cameroun oriental. Celui-ci passe de l’État sous tutelle en « État du Cameroun ». Le Cameroun oriental devient donc indépendant le 1 janvier 1960 . C’est le 20 septembre 1960, lors de la 864ème Assemblée Générale de l’ONU, que le Cameroun oriental sous la dénomination de « République du Cameroun » devient membre à part entière de cette organisation (Résolution 1476).

La Grande Bretagne avait refusé d’accorder l’indépendance au Cameroun occidental. Pourquoi ? Andrew Cohen, le représentant britannique au conseil de tutelle des Nations unies s’y était opposé. Le 11 février 1961, un référendum fut organisé pour que les deux territoires britanniques choisissent librement de se rallier soit au Cameroun oriental, soit au Nigeria. Le verdict du référendum affichaient alors les résultats suivants : le Northern Cameroon choisit le Nigeria (60 % votent pour le Nigeria contre 40 %). Tandis que le Southern Cameroon quant à lui, se rallie au Cameroun oriental (70,5 % votent pour le Cameroun oriental contre 29,5 %).

Naissance et mort de la « République fédérale du Cameroun »

Tandis que le Northern Cameroon formait une union avec le Nigeria le 31 mai 1961, le Southern Cameroun, quant à lui, se réuni avec le Cameroun oriental le 1er octobre 1961. C’est la réunification des deux Cameroun. Celle-ci est rendue possible à la suite de la conférence de Foumban où le fédéralisme sera alors adopté. La « République du Cameroun » devient donc « République Fédérale du Cameroun« .

La violation des accords de la conférence

Le Président Ahidjo viole les conclusions de la conférence de Foumban. Celles-ci stipulaient entre autre, que, ladite fédération ne pouvait être modifié qu’à la suite d’un consensus négocié. La « République Fédérale du Cameroun » devient « République Unie du Cameroun » à la suite d’un simulacre de référendum organisé le 20 mai 1972.

Paul Biya enfonce le clou dans la plaie en remplaçant « République Unie du Cameroun » par la « République du Cameroun » par un décret en 1984. Cette dénomination rappelle celle du Cameroun oriental. La source de la crise est donc liée à ce contentieux historique.

La découverte du pétrole au cœur des enjeux

La question qui reste encore sans réponse jusqu’ici est celle de savoir pour quelle raison le feu président Ahidjo voulait-il abolir le fédéralisme ? Ici, plusieurs analystes sont partagés entre deux hypothèses. La première est celle défendu par les théoriciens proches du pouvoir de Yaoundé. Cette hypothèse stipule qu’il était temps pour le régime de Yaoundé, après 11 ans de fédéralisme, d’unir les deux territoires. D’où le concept d’unité nationale vantée comme un héritage du « père de la nation ». C’est justement le décret de  Paul Biya qui est alors venu confirmé ce macabre projet donc l’objectif reste assez flou pour beaucoup d’observateurs.

La seconde hypothèse est celle défendue par les opposants du régime de Yaoundé et quelques historiens et intellectuels. Elle concerne la signature d’un accord entre le Cameroun oriental et la France appelé « Pacte colonial » le 26 décembre 1959. Ce fameux pacte jusqu’ici tenu pour secret stipule que la France reste la propriétaire des ressources du sous-sol camerounais. La découverte d’un gisement de pétrole à Limbé, ville située au Southern Cameroon empêcherait la France de l’exploiter. Il fallait donc à tous les prix abolir le fédéralisme. Sinon, il serait difficile d’avoir accès à ce pétrole sans l’aval du gouvernement fédéral du Southern Cameroon.

Octobre 2016 : énième rebondissement de la crise

A la suite des grèves des avocats et enseignants en octobre et novembre 2016, les leaders syndicaux se retrouvent dans l’étau des revendications politiques. Ce contentieux historique refait surface comme d’ailleurs dans toutes les crises politiques au Cameroun (1990-1991). Il est alors mis sur la table des négociations comme préalable pour la levée du mot d’ordre de grève. Le dialogue entamé depuis le déclenchement de cette crise en octobre 2016 entre les leaders syndicaux et les autorités a été brusquement interrompue en janvier 2017. La cause ? Les leaders syndicaux ont été arrêtés puis incarcérés à cause de leur position radicale. Ils n’ont été libérés qu’après 224 jours de captivité à Yaoundé.

Depuis lors, on remarque particulièrement une montée en puissance des revendications. De simples demandes corporatistes, nous sommes partis de l’option fédéraliste revendiquée par des leaders syndicaux, à celle de sécessionniste sous la bannière du SCNC. Cette dernière option s’est de plus en plus répandue comme une traînée de poudre. Aujourd’hui, tout est au point mort. Le fédéralisme longtemps revendiqué, semble ne même plus être à l’ordre du jour. Les sécessionnistes ont largement pris du terrain. Ils se sont battis une réputation à tel point que la panique est à son comble. Ils gagnent petit à petit la sympathie de la population des deux régions anglophones.

Comme lors du 22 septembre, peut-on craindre le pire, le 1er octobre 2017 ?

Au commencement de cette crise, il était difficile d’imaginer l’ampleur qu’elle allait prendre. Le succès du « ghost town » n’a même convaincu les Francophones septiques. Ils se réjouissaient du déploiement de la police et la gendarmerie dans les zones anglophones pour ramener, selon eux, cette partie du peuple camerounais à la raison. De même, ils n’hésitaient pas à qualifier ces Anglophones de tous les noms d’oiseaux au nom de la sécurité de l’État. Ils minimisaient cette crise jusqu’au moment fatidique du 22 septembre 2017. Il a donc fallu que ces manifestations du 22 septembre 2017 viennent fermer leur bouche. Elles démontrent la fermeté des sécessionnistes et la hargne des Anglophones malgré la cécité de ces Francophones septiques.

Cette journée mémorable entrera dans l’histoire comme celle d’une démonstration de force. Bien plus, elle démontre que l’argument selon lequel les Anglophones seraient contraints par les extrémistes de respecter les « ghost town » est farfelu.

Les Anglophones avaient alors choisi cette date en rapport avec le discours de Paul Biya à la 72è assemblée générale des Nations Unies. On a craint le pire et le temps a failli s’arrêter. Les forces de l’ordre, sur le qui-vive, sont restées heureusement inoffensives. Le climat reste quand même très tendu malgré l’accalmie. A la veuille de la date fatidique du 1er octobre 2017, marquant le 56ème anniversaire de la réunification, on en était encore à se demander ce qui devait se passer.

Sisiku Ayuk Tabe, nouvel homme fort ?

Sisiku Ayuk Tabe, le Chairman du Southern Cameroon Governing Council, dit autrement, le président auto-proclamé de la « Républic of Ambazonia », le nouvel État du Southern Cameroon, avait promis dans un communiqué que le 1er octobre n’accouchera pas d’une souris. Malgré les manifestations non-violentes, les Anglophones ne finiront pas de nous surprendre tous les jours qui passent. Ainsi, si jamais cette crise connaît un dénouement sur le fédéralisme, ce serait grâce aux sécessionnistes. C’est grâce à leur puissance de frappe, à la technologie de mobilisation dont ils ont fait preuve depuis un an. Alors, qui se cache derrière toutes ces mobilisation ?

Le 1er octobre 2017, la population anglophone est sortie comme prévu. Un appel à la non-violence a été suivi. Les Anglophones ont donc bravé l’interdit des autorités des deux régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest qui instituaient le « couvre-feu ». L’armée, chargée de faire respecter cette consigne a donc tiré à bout portant. Le bilan est donc celle que nous connaissons : Amnesty International fait état de 17 morts au total.

Il n’y pas longtemps que le richissime Sisiku Ayuk Tabe a commencé a s’afficher sur les réseaux sociaux. Du coup, il est pointé du doigt comme le commanditaire de tous ces ramdams. Les fédéralistes, considérés maintenant comme des modérés, sont presque marginaux dans cette crise. La violence d’État a exacerbé la colère de la population. Les sécessionnistes ont donc pris le poil de la bête après un désaveux. Ils semblent devenir désormais de nouveaux interlocuteurs de la crise.

Quelle issue pour la crise ?

Après avoir voulu anéantir la crise par l’arrestation leaders syndicaux, la nouvelle stratégie consiste à discréditer la lutte à travers la stigmatisation de séparatistes. Certains analystes disent que cette situation conflictuelle a été voulue par les autorités. Les autorités administratives et policières se livrent à un langage d’invective pour incriminer les Anglophones. Pire encore, une partie de la population Francophone se prête également à ce jeu de dénigrement. Ce qui ne facilite pas du tout le climat de dialogue dont on est sensé installé. Cette énième stratégie va-t-elle réussir à éteindre la crise ? Ou encore va-t-elle tout simplement la durcir davantage ? Wait and see.

Tchakounte Kemayou

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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