Cameroun : hommage à un jeune soldat sacrifié et mort pour la patrie

Den1496660_10152606818961131_674231825245402307_n-290x290

Joseph Kevin Donkeng, officier de nos forces armées, né le 8 juin 1988, a été abattu le 25 juillet 2014 à Kamouna, par les forces terroristes Boko Haram qui sévissent dans la partie septentrionale du Cameroun. Longtemps, l’incertitude planait sur le sort du lieutenant et les inquiétudes de ses parents et de sesproches  emplissaient les réseaux sociaux.

Depuis il a été certifié que le jeune homme, âgé de 26 ans est mort. Il a été enterré le 30 août 2014 à Bafou*, après que son corps a été exposé au quartier général pour des honneurs militaires auxquels le chef suprême des forces armées n’a pas cru nécessaire de participer, lui qui était alors en vacances en Suisse. Ainsi aura disparu dans l’anonymat, un de ces soldats qu’on nous dit vaillants, et qui, comme dit la vulgate aussi, sera mort pour la patrie. Disparu, il sera, sans que le président de la République qui l’a arraché à sa famille et à ses amis et l’a envoyé au front ne daigne se retourner pour savoir s’il avait rendu l’âme. Partout ailleurs, le soldat mort sur le champ de guerre est un héros national, partout, sauf dans notre pays qui réserve ce piédestal à qui – Ateba Eyene, Owona Nguini – bavarde sur les chaînes de radio et de télé à longueur de journée, évite de mettre en difficulté le tyran, ou prépare le règne des fils. Partout ailleurs le corps du soldat mort au front est reçu par le commandant en chef des armées, sauf dans notre pays où le ministre délégué auprès du tyran en matière de défense est celui qui fait l’affaire, quand les églises de réveil mobilisent tout le gouvernement pour leur inauguration ou pour leurs messes écervelées.

10410620_10152606818996131_1953610525153269448_n

Joseph Kevin Donkeng

Ni le président de l’Assemblée nationale, ni le président du Sénat, ni le premier ministre n’étaient là. Quant au vice-premier ministre Amadou Ali, sans doute était-il encore trop occupé à retrouver son épouse capturée par les terroristes, pour se rendre compte que Donkeng était tué dans son propre village natal ! La mort de ce soldat a été d’autant plus révoltante qu’elle est le  symptôme, encore un, d’un pays où tout s’achète y compris la vie et la mort. Ce jeune homme qui achevait à peine sa formation à l’Emia* en décembre 2013 a été aussitôt affecté en zone de combat en janvier 2014 comme chef du poste de Fotocol. Si peu formé pour une tâche si grande, il était exécuté six mois plus tard. Jamais vie n’a été aussi météoriquement gaspillée par un Etat qui ne fait rien pour la jeunesse. Et ce soldat de devenir malgré lui le symbole de cette armée aux généraux croulants sous l’âge, aux écoles de formation dans lesquelles on n’est admis que si l’on a tchoko*, aux grades que l’on n’obtient qu’a l’aide de corruption ainsi que les affectations. Donkeng savait-il tirer avec un fusil quand il a été envoyé au front comme chef d’un poste de combat ? Avait-il monnayé son admission à l’Emia, et surtout, n’avait-il pas pu monnayer son affectation ?

Le président en voyage à l’étranger

JK Donkeng était un enfant intelligent. Elève au collège de la Retraite, en quatrième, à treize ans, il achevait un roman, Les situations de Koube et écrivait des poèmes. Comment ne pas être sensible au sort de cette âme si froidement violée par un Etat dont le chef s’en fiche au point de ne pas être présent au moment où le corps de ce jeune écrivain devenu officier arrive dans la capitale. Imperturbable, le président poursuit son séjour à l’étranger alors que la guerre contre Boko Haram livre ses premiers cadavres de soldats à la jacassante capitale.

Donkeng a perdu la vie par manque de préparation. Le lieutenant s’est retrouvé jeté dans une zone de conflit, pratiquement désarmé ! Au fond, oui, il a été sacrifié, Donkeng, sacrifié par un Etat qui s’en fout de la jeunesse, par un Etat qui s’en fout de la patrie, qui s’en fout de la « guerre totale », et dont le président serait au fond bien satisfait de toujours monnayer la libération d’otages captifs, et ainsi se donner une soupape de survie plus longue et plus sûre dans la propagande festive des libérations orchestrées. Un jour, quand notre pays redeviendra habitable, peut-être que le nom Donkeng signifiera ce sacrifice perpétuel de la jeunesse camerounaise à un Etat fantomatique, cannibale et dont la fin marquera notre libération collective.

 

Bafou : Son village natal dans la région de l’ouest au Cameroun

EMIA : Ecole militaire interarmée

Tchoko : Expression camerounaise qui signifie « Corrompre », « Amadouer », « Monnayer »

Patrice Nganang

L’auteur est un écrivain et enseignant à l’université de New-York. Cette chronique a été censurée par le journal Emergence  dont le directeur de publication Magnus Biaga avoue avoir reçu « des instructions de l’Etat » pour ne pas « ramer à contre-courant » pour la lutte contre Boko-Haram.

The following two tabs change content below.
Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *