Au Cameroun, les soubresauts d’une crise anglophone et le sabotage du fédéralisme

Le Cameroun traverse depuis 11 mois un moment important de son histoire à travers la « crise anglophone ». Depuis le 11 octobre 2016, les deux régions anglophones, sur les dix que possède le pays, sont paralysées presque à plus de 80%. Les anglophones ont choisi la stratégie la plus destructrice jamais pratiquée au Cameroun : la non violence. Les écoles, les tribunaux, les marchés et quelques services administratifs restent fermés. C’est ce qu’ils appellent le « Ghost Town« . De mémoire, le Cameroun n’a jamais connu une crise d’une telle ampleur. Jamais.

Au départ, il était question de revendications corporatistes : enseignants et avocats exigeaient une amélioration de leurs conditions de travail. Il faut rappeler ici que ces revendications ne dataient pas d’octobre 2016, début de la crise. Les syndicalistes étaient en pourparler bien longtemps avant avec les autorités à Yaoundé. Il fallait absolument trouver des solutions à leurs problèmes et éviter le pire. Des revendications corporatistes, nous sommes passés aux revendications politiques. Au fait, quelle est l’origine de cette crise anglophone ? De quoi les enseignants et les avocats se plaignent-ils ?

Presse sabotant la Crise anglophone

La presse écrite profitant de la crise anglophone pour se lancer dans une campagne de dénigrement et de sabotage du fédéralisme.

Crise anglophone et revendications corporatistes et politiques

En général, le problème des enseignants et des avocats anglophones se résume à ce qu’on appelle ici « problème anglophone ». Dans un contexte de rapport de force de la majorité démographique francophone, les anglophones se plaignent de la marginalisation. Celle-ci se caractérise par la confiscation de tout l’appareil politico-administratif par une élite comprador en majorité francophone. Cette gestion centralisée prolonge ses tentacules jusqu’au niveau des communautés locales. Celles-ci dépendent donc de Yaoundé, le maître à jouer. Même en situation de négociation, les syndicalistes anglophones avaient en face d’eux des autorités en majorité, sinon toutes, francophones.

Ce qui a fait dire aux anglophones qu’ils vivent en fait une situation de colonisation des francophones. C’est un euphémisme, pour ne pas dire ségrégation linguistique. La condescendance, la suffisance et l’imposture de ces autorités meublaient les négociations ? Conséquences, celles-ci se sont malheureusement soldées par un échec cuisant. C’est cet échec qui a abouti à la crise qui secoue le Cameroun depuis octobre 2016 jusqu’à nos jours. Vu sous cet angle, la crise anglophone, tout comme le problème anglophone ne datent pas d’hier.

Le déclenchement de cette crise anglophone a obligé les autorités à relancer les négociations avec les syndicalistes. De fil en aiguille, nous assistons à un match de ping-pong qui ressemble à un dialogue de sourds. En fait, des négociations corporatistes, les leaders syndicaux en sont arrivés à une exigence relevant du politique. Évidemment, ce revirement à 360 degrés était prévisible compte tenue des contentieux historiques de 1972. Durant les négociations, les leaders syndicaux anglophones ont trouvé là une occasion propice pour remettre sur la table le fameux « problème anglophone ».

Du fédéralisme aux velléités sécessionnistes et séparatistes

En fait, les leaders anglophones se rappellent de la mauvaise foi de ces autorités et décident de mettre la barre haute. Pire encore, ils savent pertinemment que les problèmes corporatistes, le mal-être et la pauvreté n’ont qu’une seule origine : la mal-gouvernance. Ils savent aussi que se limiter aux solutions corporatistes n’est pas rassurant. Pour trouver donc une solution définitive à cette marginalisation, l’autonomie de gestion des communautés locales est nécessaire. Voilà pourquoi les revendications sur le changement du système politique et le retour du fédéralisme ont été remises sur la table.

L’incrustation du SCNC dans le débat

Cela a fait malheureusement renaître des velléités sécessionnistes de certains anglophones, quoique minoritaires. Les militants et les partisans du SCNC, mouvement politique qui prône le séparatisme, organisent une campagne de dénigrement des francophones. Dans leur langage, on peut entendre les mots et expressions comme : « Allez chez vous », « colons francophones », etc. Les francophones, ennemis du fédéralisme, bondissent sur l’occasion et taxent les anglophones de sécessionnistes. Inutile de préciser ici que cette pirouette des francophones est d’une curiosité abyssale. Prendre au sérieux et attribuer aux anglophones partisans du fédéralisme le comportement des partisans du SCNC dont les actes de violence verbale et de destruction des emblèmes nationaux existent depuis 1993, est non moins une preuve de mauvaise foi.

La dernière actualité des sécessionnistes du SCNC, c’est justement cette correspondance adressée à la reine d’Angleterre Elizabeth II. L’objectif de cette correspondance était d’avoir le soutien de la reine. Malheureusement, ils en eu pour leur compte. Ils ont tout simplement été déboudé. Ce qui a créé une euphorie de raillerie chez les détracteurs du fédéralisme dont la ritournelle, pour désigner les anglophones est devenue « Amba-zozo » pour « Ambazonia », terme choisi par le SCNC pour désigner leur nouvel État indépendant. C’est devenu même à la limite un objet de distraction.

Le fédéralisme à l’ordre du jour

Cette campagne n’a pas du tout ébranlé les leaders anglophones. Et le sang froid des leaders anglophones n’a pas du tout été du goût des autorités qui se sentaient déjà en position de faiblesse. Pour ces autorités, elles ne comprenaient pas comment des questions politiques pouvaient être soulevées par des leaders syndicaux. C’est la raison pour laquelle, Paul Biya avait profité du discours de vœux le 31 décembre 2016 pour sortir de son long silence. Il martèle, avec un ton ferme, que le système politique est non négociable et par conséquent « le Cameroun est un et indivisible« .

Cette position des autorités qui ne comprennent pas les exigences politiques des syndicats est une preuve d’une naïveté déconcertante. Ne savent-elles pas que la société civile, comme les partis politiques, sont des contre-pouvoirs ? Malgré ces menaces à peine voilées, les leaders anglophones qui négociaient avec les autorités ne reculent pas. La tension monte d’un cran et la crise anglophone ne fait que durer.

En janvier 2017, ces leaders et quelques anglophones sont alors arrêtés. Il faut préciser que beaucoup d’arrestations ont eu lieu depuis le début de la crise anglophone. Ils sont ensuite déportés au tribunal militaire à Yaoundé pour y être enfin jugés comme des « sécessionnistes ». Ils étaient sous la menace de la peine de mort selon la loi du 23 décembre 2014 portant répression des actes terroristes.

Les différentes campagnes de sabotage du fédéralisme

Ces arrestations avaient pour but de mettre fin au « Ghost Town ». Mais, rien n’y a fait. Au contraire, les anglophones durcissent eux aussi le ton et la paralysie ne fait que s’intensifier. Ce qui a entraîné une année scolaire bâclée avec plus de 80% d’élèves anglophones qui n’ont pas achevé leur année scolaire. Cette dureté du ton du côté des anglophones et de leurs leaders ne laissera pas indifférent les autorités.

Les fédéralistes cloués au pilori

On va alors assister à une vague d’intimidations sous fond de communication incendiaire et de vilipendage. Cette forme de communication consiste à diaboliser les leaders anglophones en les traitant de sécessionnistes. Communication orientée probablement vers la population francophone qui est jusque-là restée observatrice, indifférente et inoffensive. Du coup, ce tapage médiatique entretien des confusions et des mal-entendus sur les deux concepts de fédéralisme et de sécessionnisme. La crise anglophone fait donc des remous. Cette confusion crée une lutte de camps ou de batailles rangées. Les anglophones taxés de sécessionnistes par les francophones s’opposent aux francophones taxés de colonialistes par les anglophones.

Dans une parution datant de ce mardi 12 septembre, certains journaux de la presse écrite en sont venus même à attribuer une armée aux anglophones. Le titre de la Une est suffisamment claire : « Les sécessionnistes optent pour une rébellion armée« . On assiste alors à une bataille rangée dont les conséquences seront certainement désastreuses. Ce titre ne doit même pas faire l’objet d’un commentaire encore moins d’une analyse pour éviter de tomber dans le piège de la violence verbale.

Il faut néanmoins préciser ici que chez les francophones partisans du fédéralisme, il existe deux camps : les radicaux et les modérés. Pendant que les radicaux sont de tout cœur avec les anglophones, les modérés, quant à eux,  jouent à un jeu trouble dont l’objectif reste encore flou pour ne pas dire partisane de la tyrannie. Ils participent eux aussi dans cette campagne de sabotage du fédéralisme. Malheureusement, ils sont confondus, dans cette manœuvre, avec des ennemis du fédéralisme dont l’objectif est de noyer le poisson dans l’eau. Nous y reviendrons dans le prochain billet.

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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