Boko Haram menace le Cameroun et son président : Décryptage du message vidéo

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Le résultat des batailles entre Boko Haram et le BIR le lundi 12 janvier à Kolofata au Cameroun

Depuis hier 05 janvier 2015, pour la première fois depuis ses attaques en direction du Cameroun, le leader de la secte BokoHaram, Aboubakar Shekau s’adresse directement au président Biya et au Camerounais dans une vidéo déjà répandue sur la toile.  Voici un décryptage linguistique du discours du gourou que je propose et à la suite duqyel deux leàons doivent être tirées pour toute analyses de perspective. L’une des curiosités de ce message est à noter : que les autorités camerounaises sont accusées de jouer à un double jeu, ce que Shakau a nommé de « double langage ». Sous la plume de quelques personnes avisées, je vous propose une traduction non moins approximative des paroles de cette vidéo. Une autre vidéo dont je déconseille aux âmes sensibles circule depuis plus d’une semaine sur la toile montre la décapitation des camerounais par des assaillants de Boko Haram. Par souci d’éthique, je ne la publierai pas. Pathétique. 

Cliquer ici pour visionner: Message de Shekau au peuple camerounais et à Biya

Traduction approximative du message vidéo

Le leader Shekau utilise malheureusement un langage religieux et académique de haut niveau qui colle à la tradition guerrière islamiste que nous connaissons des gens d’Al Qaida.  En fait la plus grande partie de son discours est fait d’extraits et d’exégèse du Coran, des Hadits, des prières, de profession de foi et des citations d’auteurs arabes. Il s’exprime en Arabe, en haoussa, en Kanuri (sa langue maternelle) et en Fulfulde.

La vidéo s’ouvre sur le verset 89 de la 8ème Sourate du Coran, la Sourate An-Anfal (= ‘Le Butin’). Cette Sourate parle pour une bonne partie de batailles militaires, notamment la bataille de Badr. Le texte cité dit à peu près ceci: « Si tu as des raisons de craindre une trahison de la part d’un peuple, alors rejettes dans les mêmes termes ou lances leur à la figure leur traité. EN effet Dieu n’aime pas les traitres« .

Il s’adresse en fait autant à Paul Biya, aux musulmans du Cameroun (sans utiliser le terme ‘musulman’), qu’au peuple camerounais et au « peuple des adorateurs de la démocratie » (‘Ô toi Paul Biya‘ 3 fois, ‘Ô Peuple du Cameroun‘ 3 fois, ‘Ô Peuple des adorateurs de la Démocratie‘ 2 ou 3 fois, j’ai pas bien saisi).

Shekau commence par marquer une distance entre deux entités bien distinctes : D’une part, lui, Shekau et BokoHaramqu’il appelle bien entendu de son nom officiel Jama’atuAhlisSunnahlid’da’watiwal jihad, et les autres d’autre part qu’il désigne par « vous », c’est-à-dire Paul Biya, les Camerounais, les démocrates. Il dit se distancer solennellement de « vous » (Paul Biya, peuple camerounais, démocrates) et de « vos affaires ». Il rejette catégoriquement toutes relations /coopérations /discussions avec « vous ». Il lance donc un avertissent en demandant à « vous »de cesser de les combattre (ou de se mêler de leurs affaires), sinon ils vont frapper le Cameroun aussi durement qu’ils frappent le Nigeria. Il demande plusieurs fois à Paul Biya de se repentir auprès de Dieu  (5èmeminute, 8ème-9èmeminute).

Il dit à Paul Biya (9èmemin) que ses soldats, pas plus que les soldats nigérians, américains, etc., ne pourront rien leur faire. Que même si les soldats du monde entier se dressaient contre lui ils ne pourront rien lui faire : « Nous sommes les soldats d’Allah » (min.8:46), « nous sommes reconnaissants à Dieu qui a fait de nous ses soldats et qui nous permet de combattre dans le sentier du Jihad« . Puis il répète que ceci est un message « au Peuple du Cameroun » et «  (littéralement) au peuple dirigé par Paul Biya » qu’il interpelle directement plusieurs fois (min.10:30), en jurant qu’ils sont engagés à accomplir leur mission jusqu’à la mort.

De la 11:02 à la 11:07 minute, Shekau s’adresse « au Président du Cameroun [prononcé deux fois] qui a un double langage« . Il parle en Haoussa, en commençantencore par interpeller Paul Biya: « Ces paroles, c’est moi qui les prononce mais c’est Allah qui parle par ma voix. Ce n’est pas moi qui parle. Moi je ne suis rien » (min. 11:24). Il affirme que Dieu, à qui toute chose appartient (En citant le ciel, la terre, le paysage, etc.), est témoin que toute personne sait que « cette Démocratie ne fait pas partie de la religion apportée par le prophète Mohammed » (min. 11:50) , et que « vous savez avec vos écrits, vos érudits, etc. que votre chemin n’est pas le chemin tracé par le Prophète Mohammed »  (min. 12:10), et il conclut « pour cette raison, toutes vos paroles/actes sont des mensonges » (min. 12:18). « Ce que moi je dis, que ce soit un pauvre, un riche, un leader, toute personne qui se repente, Dieu acceptera son repentir » (min. 12:30), « pour cela tu dois te repentir » (il parle à Paul Biya, min 12:35). Mais « si tu n’arrêtes pas tu verras ce que tu verras » (min. 12:41). « Moi, l’engagement que j’ai pris, il est jusqu’à la mort, d’ailleurs la mort est mon habitCette mort-là, c’est mon habillementToi ton habit c’est la mécréance, Paul Biya« .

Puis de la minute 13:00 à 14:05 il s’adresse aux Camerounais (musulmans):  « Peuple du Cameroun, je vous informe, je vous avertis, je vous conseille: vous priez, vous dites ‘c’est Toi que nous adorons et c’est vers Toi que nous reviendrons’ et vous suivez la Démocratie, …, la Constitution qui n’est pas inspirée du Coran, …, vous suivez ces écoles françaises? Vous savez bien que François Hollande n’est pas musulman. Vous savez qu’Obama n’est pas musulman. « . « Dans ce monde globalisé, au lieu de nous rejoindre pour nous ranger derrière notre Livre saint  » ([vous suivez ces gens]).

À partir de la minute 14 il parle en Kanuri que je ne comprends pas. Puis il continue en fulfulde à partir de la min. 15:01 à 17:00, en commençant par signaler qu’il ne parle pas bien le fulfulde:

« Fulbe du Cameroun! Vous! Vous! Vous pratiquez la prière mais vous suivez le chemin des Juifs et des Blancs [littéralement il dit ‘des Chrétiens’ mais au Cameroun le mot ‘nassara’ désigne en fait les Blancs] ». « LA Fin du Monde viendra si Dieu le veut et je jure que tu sauras ce que tu ne sais pas. Même si je ne comprends pas bien le fulfulde, je sais que les Peuls comprendront cela » (littéralement ‘les peuls comprendront ce que même les autres ont compris). Ô les Jeunes, mes chers jeunes, seul Dieu le sait. Même si je ne sais rien, la Démocratie n’est pas le chemin de Dieu. Ce n’est pas la voie du Seigneur. La Constitution n’est pas la voie du Seigneur. Même si je ne comprends pas le fulfulde » [ici il prononce ‘fulfulBe’ au lieu de ‘fulfulDe’, erreur classique des Kanuri parlant fulfulde qui fait rire généralement les Peuls]. « Tu suis ce faux chemin là et tu espères aller au paradis? »

Quelles leçons faut-il tirer de message vidéo ?

En haoussa: « Wannansaakozuwagasarkincameroun(2 fois)wandayana da harcebiyu« 

Première leçon :

C’est une forme d’haoussa typiquement parlé (mal parlé) par les bornouans, et le terme « harcebiyu » parle bien de double langage et sur ce point précis, un message subliminal est véhiculé, et a trait au double langage de Biya qui 1) négocie dans l’ombre et 2) daigne les attaquer ou les agresser verbalement le jour. Ceci me semble être suffisamment important et vaut la peine d’être relevée  et diffusée à sa juste mesure pour que chacun sache la vérité au sujet d’une hypocrisie d’un gouvernement qui arme BokoHaram, pactise avec le diable la nuit et en même temps déclare les combattre en plein discours le jour.

Deuxième leçon :

Shekau présente formellement son organisation comme intervenant au Nigéria. Ce qui rejoint la thèse réfutée par le gouvernement qui est celle d’une organisation politique qui ne s’intéresse pas au Cameroun, et ne l’attaque qu’accessoirement pour y prendre des otages ou bien des armes. Sur ce point, effectivement Shekau veut présenter BokoHaram comme victime en état de légitime défense alors que les militaires camerounais seraient les agresseurs. Ici il faut se rappeler que lors de ses premières vidéos d’il y a un ou deux ans, après son accession à la tête de BokoHaram, il présente la même justification des actions violentes de son mouvement contre les forces nigérianes et contre certainescommunautés chrétiennes du Nigéria, en particulier celles de la zone de Jos.

En réalité, dans la mesure où pour lui une neutralité éventuelle du Cameroun dans le conflit entre BokoHaram et le gouvernement du Nigeria implique forcément le droit de se ravitailler librement au Cameroun ou de faire librement passer par le Cameroun son ravitaillement en armes, moyens de communication, combattants (vers/en provenance des zones de formation), argent et nourriture, il ne laisse à notre pays aucun autre choix que de se défendre militairement, car je ne vois pas comment le Cameroun, qui n’avait pas accordé ces facilités logistiques aux Biafrais pendant la guerre du Biafra, pourrait aujourd’hui dans le contexte du war on terror, laisser son territoire servir de base arrière à un mouvement djihadiste qui veut démembrer son voisin, même si ce voisin traine les pieds pour se défendre.

Pour finir, je crois que Paul Biya et le gouvernement camerounais doivent arrêter radicalement toute négociation sécrète avec ce mouvement et choisir pour la lutte militaire à outrance pour éradiquer ce mouvement, en coopération avec le Nigéria, le Tchad et le Niger. Dès que BokoHaram sera suffisamment fort au Nigeria, tôt ou tard il attaquera le Cameroun.

Et depuis que l’on a cessé de négocier, pressé par Washington et Abuja, lors du mini-sommet de Paris, allant même en guerre ouverte avec ces criminels et trafiquants divers, tu crois qu’ils sont contents et tranquilles alors?

Je pense que ce discours dénote bien un probable changement de stratégie de BokoHaram.

Roufaou Oumarou, Oumarou Balarabe

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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