Bazou et la problématique du retour aux sources

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Les tables-bancs

Il est généralement convenu de faire cette remarque honteuse aux Africains, et en particulier aux Camerounais, qui pensent, à tort ou à raison, que se défouler revient à perdre son temps. Évidemment, cette culture de la détente chez nous a une signification péjorative. Elle donne à penser que sans loisirs, tout ira bien.

Le loisir : une question d’époque et de principe

Je me rappelle qu’à ma jeunesse, pour mes parents et plus particulièrement pour mon père, le loisirs étaient source d’ennuis et une conséquence d’oisiveté. Pour ces parents d’une autre époque, le principe était clair : pour réussir l’éducation des enfants, il ne devrait pas avoir de temps pour les loisirs. Cette rigueur dans l’éducation des enfants qui ne laissait aucune place à l’épanouissement, était, et je l’ai compris plus tard, une doctrine héritée des colons. Ce mode de fonctionnement colonial, qui persiste encore aujourd’hui, dans certains cas, continue de servir de cadre de référence pour l’éducation des enfants comme pour ceux qui ont déjà une vie professionnelle bien accomplie.

Je me rappelle aussi que les seules périodes des congés du premier trimestre de l’année scolaire étaient considérées comme les moments de loisirs et de jeux. Les enfants chanceux dont les parents étaient cadres ou employés d’entreprises publiques ou privées recevaient des cadeaux du père Noël en décembre. Aujourd’hui, les temps ont beaucoup changé. Les populations font, de plus en plus, face aux affres et aux effets de la crise des économies africaines. Du coup, même les arbres de Noël deviennent inexistants. Que reste-t-il à faire pour se détendre ? Si vous vivez au Cameroun, vous n’aurez aucune difficulté à répondre à cette question : les bars, les boîtes de nuit, les gargotes, les circuits (ce sont des restaurants déguisés en coins de plaisir) sont devenus des points de loisirs des plus prisés. Même si ces loisirs continuent d’occuper les moments de détente, depuis l’avènement d’internet et surtout de Facebook, la notion de détente a changé de mode opératoire.

L’avènement des réseaux sociaux, loin d’affirmer qu’il a bouleversé les comportements, a permis à beaucoup d’occuper leur week-end. Il serait prétentieux de donner un avis scientifiquement valable sur la modification de la pensée culturelle d’une population donnée. Mais, l’honnêteté intellectuelle m’oblige à avouer que notre ère nous révèle de bien curieux comportements.

Les groupes sociaux ont ceci de particulier qu’ils rassemblent des personnes localisées dans les quatre coins de la planète en temps réel. L’identité culturelle et politique suffit à faire adhérer le maximum de personnes. Au nom de cette idéologie, les groupes attisent les convoitises et nouent des enjeux qui peuvent aboutir à des explosions sociales au niveau des tribunaux classiques.

Le forum social Facebook « Le Ndé en Force, ADI » (Nefa) est donc ce groupe camerounais qui fait le beau temps du département du Ndé, province de l’Ouest. En fait, des associations de ce type, il y en a à profusion, sauf qu’ici, les choses sont devenues plus réelles que virtuelles. Les Camerounais de tous les bords, par les liens parentaux ou par filiation, ayant un profil Facebook, se retrouvent dans un forum pour discuter, échanger, partager, et surtout, rire, se chamailler, rigoler, etc. Depuis plus de cinq ans, ce forum a connu des hauts et des bas, suite à d’incompatibilité d’humeurs, aux intrigues, aux accusations proférer, à tort ou à raison, aux fondateurs.

Ce qui reste intéressant ici, c’est que le forum, depuis deux ans déjà, a eu le statut d’association légalisée camerounaise. Et ce n’est pas suffisant ! Le forum est en train d’étendre ses activités dans tout le monde entier. D’où son statut mondialement connu. Comment en est-on arrivé là ?

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Le roi

Au cours des discussions dans le forum, un double constat se dégage : 1- le manque d’un temps de loisirs chez les jeunes élèves, étudiants et travailleurs, 2- leur ignorance de la richesse de leur culture. Cette ignorance est justement la conséquence du fait que beaucoup de Camerounais pour la plupart nés et grandis dans les grandes métropoles que sont Yaoundé et Douala n’ont jamais vu leur village d’origine. Ils ne savent pas d’où sont venues leurs parentés. Plus graves encore, beaucoup ne savent pas parler correctement leur langue maternelle. D’où la nécessité de quitter le virtuel pour le réel à la rencontre de la première autorité traditionnelle pour une causerie éducative. Au moment où l’actualité est surtout dominée par les noirs américains qui cherchent, ne serait-ce que leur pays d’origine, il devenait inconcevable que les Camerounais qui n’ont jamais connu l’esclavage vivent le même calvaire que ces noirs américains. C’était un grand challenge que les fondateurs devaient tenir. Et pour que les activités ne souffrent d’aucune entorse légale, il a fallu que le forum, en plus de son existence virtuelle, ait une existence réelle par sa légalisation à la préfecture du département du Ndé.

À partir de cet instant, les enjeux deviennent importants et les secousses, au niveau du leadership, se font ressentir. Pourquoi ? Pour la simple raison que les activités du forum prenaient déjà du volume. Le leadership devenait alors inflexible et menaçant les jeunes loups. Normal ! Mais là n’est pas le hic. Rassembler les filles et les fils du département venant des quatre coins du monde dans un des treize villages au choix que compte le département, donnerait à réfléchir par deux fois avant d’oser l’aventure. Le Nefa l’a osé et a réussi tant bien que mal à maintenir le cap. Pour les Camerounais de la disapora qui n’ont pas la possibilité de se rencontrer au village, des rencontres annuelles sont aussi organisées. Belgique, Italie et France ont déjà connus cette expérience.

Bazou 2015 : une expérience qui en valait la peine

Ces rencontres des enfants du Ndé, baptisées « Retour aux sources », sont annuelles et tournent particulièrement autour des visites des sites ancestraux devenus touristiques et d’une causerie éducative. Les villages Bangoulap et Batchingou ont déjà eu à accueillir leurs enfants et l’occasion a été donnée aux Rois des deux villages d’entretenir leurs sujets sur la nécessité de conserver sa culture malgré les influences de la technologie et de l’occidentalisation des comportements.

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Quelques randonneurs

Le week-end du samedi 20 et de dimanche 21 novembre, a été au tour du village Bazou, à 22 km de Bangangté, chef-lieu du département, de faire l’expérience de la rencontre « Retour aux sources ». Comme à son habitude, le Nefa a respecté ses engagements, et malgré l’affluence un peu timide cette année, les Camerounais ont tenu à voir à quoi ressemble Bazou. Un programme alléchant pour un week-end récréatif, éducatif et humanitaire meublera la rencontre.

Ce qu’il faut savoir, le « Retour aux sources » ne se limite pas à la découverte. Le forum a mis les petits plats sur les grands en offrant des tables-bancs aux élèves de l’école publique bilingue de Nsion de Bazou. Une cérémonie sobre et modeste inaugure la rencontre internationale et qui a reçu l’onction du roi de Bazou Tchoua Kemajou. Par sa prestance et son charisme, il s’est adressé aux élèves bénéficiaires, aux encadreurs, à la directrice et à l’inspecteur pédagogique présents en les exhortant au respect et à la protection du don. Un après-midi ensoleillé et animée par Sabira dénommée « BIR » pour la circonstance par un mécène pour sa belle prestation dans la communication. Don qui a connu la participation des sponsors (Les Brasseries du Cameroun et Biopharma).

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La Miss Christelle

La suite du programme prévoyait la découverte des sites ancestraux. Le cimetière des Rois « Ko’ofi » est célèbre pour sa légende. Plusieurs versions ont, jusqu’ici, vu le jour sur l’histoire de ce cimetière. La plus récente raconte que c’est la forêt sacrée où les rois décédés se concertent pour protéger le village. C’est la raison pour laquelle tous les rois morts sont enterrés là-bas, car, en Afrique, les morts ne sont jamais morts. Le deuxième site à visiter c’était la roche qui parle. Le Toulou’ouh c’est une roche qui, auparavant donnait des conseils à tous ceux qui avaient des problèmes particuliers à résoudre. Cette roche, bien qu’elle existe ne parle plus, depuis que les ancêtres se sont fâchés contre la population Bazouaises livrée à la débauche. Pour ce deuxième site, le pari n’a pas été tenu pour des raisons de timing non respecté par le transporteur officiel. Mais, là n’est pas le plus grave.

L’apothéose de ces « Retours aux sources » se noue autour du feu de chauffage avec comme maître de céans le roi lui-même. C’est une soirée éducative où le roi est confronté aux questions des jeunes qui ont une soif de connaissance, qui ont besoin de recevoir des conseils du sage pour la vie. Je me rappelle encore des moments forts où le roi de Batchingou a tenu toute l’assemblée en haleine en pleine nuit sous un froid glacial pouvant atteindre 10 °C sans feu de chauffage. Les filles et les fils du Ndé voulaient renouveler cette expérience à Bazou. Seule fausse note : le roi Tchoua Kemajou a répondu aux abonnés absents. Les « visiteurs » n’ont pas eu droit à leur causerie pourtant promise dès le départ par le roi lui-même. De quoi être déçu. Les jeunes sont retournés convaincus que le roi Tchoua Kemajou n’est pas un vrai rassembleur, un vrai papa. Bref, que le peuple Bazou n’est pas accueillant. Quel grand défaut pour un peuple Bamiléké que l’on dit hospitalier !

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Aurevoir Bazou!

Tant s’en faut, pour agrémenter la soirée de ce samedi, le programme prévoyait aussi le couronnement de la Miss Nefa ! Effectivement, beaucoup ne savent pas qu’à Facebook, il se passe beaucoup de merveilles. Pour meubler les discussions du forum et joindre l’utile à l’agréable, une élection Miss Nefa fait chaque année une élue qui ne se limite pas seulement à la beauté virtuelle comme cela se passe dans d’autres forums. Celle qui est élue est une personne connue au-delà du virtuel et seuls les électeurs en ont le secret. Bravo à Jackson Christelle, jeune femme originaire de Bazou, justement, qui portera la couronne pour un an. Un réconfort à Stéphanie, la 2è dauphine, qui venait de perdre son paternel et actuellement résidant en Allemagne et un à Line, 1ère dauphine qui est souffrante. Elles se sont fait représenter pour un hommage du forum. Le roi a, volontairement ou non, car il n’y avait personne pour expliquer les raisons de son absence, refusé de te connaître sa fille Miss.

La soirée se termine par des tours de danses et de déhanchements des hanches qu’a offerts Neg Bello, artiste bien connu de chez nous. Une apothéose pouvant en cacher une autre, les malins garçons de la bande, Armand, Marius et Rodrigue ont vite fait de laisser leurs gentilles compagnes de voyage à l’hôtel. Ils sont ressortis en catimini pour une boîte de nuit bien mouvementée de la ville de Bangangté pour aller « coller la petite ». Le pot aux roses fut découvert par Sabira qui les a suivis manu militari. La rencontre s’est achevée le dimanche par une causerie entre « frères » et « sœurs » et Balengou a été choisi comme la rencontre internationale pour 2017, 2016 est une année sabbatique.

Voilà comment Facebook, comme tous les autres réseaux sociaux, est venu changer la notion de loisir et de détente chez les Camerounais.

Tchakounte Kemayou

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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