Au Cameroun, la polio se porte bien !

Depuis octobre 2013, le Cameroun connait un cas de poliomyélite découvert dans la région de l’Adamaoua. Ça fait un an déjà que le pays tout entier se livre à une lutte permanente contre cette maladie donc la cible se recrute parmi les enfants de moins de cinq ans, voir 10 ans. Un an de campagne intense qui va connaitre son apothéose lors de la dernière campagne organisée du 30 octobre au 2 novembre 2014 à travers toutes les dix régions que compte le pays. Un an de campagnes dont les résultats sont loin d’être positifs compte tenu de beaucoup de résistances de certaines familles et des pesanteurs de l’administration de la santé.images

Le contexte de la campagne : La polio est une maladie contagieuse causée par un virus qui attaque surtout les membres, les affaiblit et les paralyse pour tout le reste de leur vie. Depuis qu’un cas de cette maladie a été découverte dans la région de l’Adamaoua, le Cameroun est en épidémie totale, il est donc en état d’alerte. Depuis octobre 2013, date à laquelle un cas de polio a été découvert, le ministère de la santé publique, avec l’appui des organisations internationales, a lancé des campagnes de sensibilisations et de vaccination contre cette maladie contagieuse. Comme il est d’ailleurs de coutume, un seul cas déclaré de polio fait d’un pays un territoire en alerte et par conséquent, les migrations et les échanges internationaux prennent de sérieux coups. Pour éviter d’être mis en quarantaine, le gouvernement camerounais investit donc pour limiter les dégâts.

Le contenu et le but de la campagne : Un an de campagne où les populations ont été sensibilisées sur les services qu’elles pourraient bénéficier. Tout au long de ce périple, multiples tours de vaccinations ont été organisées. Les enfants de 0 à 5 ans dans les huit régions à savoir, le Littoral, le Nord, l’Extrême-Nord, le Centre, l’Ouest, le Nord-Ouest, le Sud-Ouest et le Sud et les enfants de 0 à 10 ans pour les deux autres régions à savoir l’Adamaoua et l’Est sont concernés, sans oublié toute la population des réfugiés de ces deux dernière régions. Lorsqu’on est en face d’une maladie qui n’a pas de traitement, le moyen le plus sûr de pouvoir éradiquer la maladie est soit la prévention à travers l’observation des mesures d’hygiène à savoir se laver les mains à l’eau avec du savon avant de manger et après les toilettes ; faire bouillir l’eau avant de la boire ou utiliser une autre méthode de potabilisation ; laver les fruits avant et les légumes avec de l’eau propre avant de les consommer ; ne pas faire les selles à l’air libre ; bien nettoyer la cour et les alentours des maisons et concessions, soit la prévention à travers de multiples vaccinations.

Les stratégies de la communication : Il se trouve que le Cameroun a opté pour une campagne répétée et de proximité appelée porte-à-porte. « Campagnes Répétées » pour la simple raison que la multiplication des vaccins est un gage de protection assurée : plus, l’enfant est vacciné à chaque passage des agents de la santé publique, mieux il est immunisé contre la poliomyélite. C’est aussi un gage d’assurance pour stopper la maladie face la gravité de la situation : l’épidémie. « Campagnes de proximité » pour signifier que les agents du ministère de la santé publique chargés de la sensibilisation pour les uns et de l’administration de la dose de vaccin pour les autres, sont appelés à aller vers les ménages, les écoles, les églises, les communautés, les plantations, les rues et autres. Tous les enfants, sans discrimination sont concernés, qu’ils soient camerounais ou non.

Pendant que nous amorçons le dernier virage des campagnes de communication, de sensibilisation et de vaccination pour donner aux populations les mesures de protection contre la polio, les personnes handicapées considérées comme les survivants, comme ceux qui ont vaincus la maladie, je veux dire les personnes en situation de handicap, les personnes plus concernées et les plus outillés pour servir de relai dans la communication, n’ont malheureusement pas été associé comme partenaire à la lutte. Ils  assistent donc, médusées, à ce qu’on pourrait appeler une campagne déficiente dont les résultats sont mitigés.

Les associations appelées à la rescousse : Le 24 octobre dernier, journée internationale de la lutte contre la polio, l’association Gic-Handyc, entre autres, regroupant quelques personnes en situation de handicap à Douala, reçoit la visite des personnes peu ordinaire. Elles se présentent en leur qualité de représentant de l’Unicef pour les uns, du Ministère de la Santé Publique pour les autres. L’objet de leur visite ? Solliciter l’apport des personnes handicapées pour mener à bien l’efficacité de cette campagne qui va connaitre son dernier virage le 2 novembre 2014. Dans leurs plaidoyers, elles présentent les personnes handicapées comme les meilleurs interlocuteurs face à ce que nous pouvant appeler ici la réticence des parents et de la population à accepter la vaccination sans non moins étaler au fil des discours les résultats mitigés de cette campagne. Il ressort donc de ces discours que le Cameroun est le pays qui a le plus misé sur cette campagne en Afrique. Avec ses 20 millions d’habitants, le Cameroun a déjà dépensé plus du double que le Nigéria qui est plus touché et qui a plus de 200 millions d’habitants. Le constat est donc alarmant et appelle à plus de responsabilité des agents de la santé qui ont cru sonner l’alerte en interpellant, enfin, les personnes les plus concernées par cette campagne.

Les enjeux de la campagne et les leçons : Comme la campagne pour la lutte contre le VIH-SIDA où les personnes séropositives sont les plus impliquées dans les campagnes, les personnes handicapées devraient donc être les plus impliquées pour la lutte contre la polio. Mais, tel n’a pas, malheureusement été le cas, à entendre ces fameux visiteurs qui sont venus, disent-ils, solliciter l’apport des handicapés et surtout recueillir des avis pour une campagne pérenne. Là justement est le hic ! Depuis octobre 2013, aucune association de personnes handicapées n’a été sollicitée pour la campagne. Dans un environnement hostile et réfractaire où les populations, rurales surtout, sont encore hantées par des préjugés sur les vaccinations ; où les populations sont méfiantes vis-à-vis des pouvoirs publics dans cet élan de vaccination gratuite et à domicile alors que les enfants et même des personnes adultes meurent encore à cause d’un simple palu dans nos dispensaires, il n’est pas du tout aisé de voir les parents accepté de vacciner leurs enfants : la méfiance et l’indifférence vis-à-vis de l’autorité sanitaire n’est donc pas une surprise. C’est face à ce constat amer que ces agents ont compris que les personnes handicapées pourraient psychologiquement faire changer l’opinion négative de ces familles sur les objectifs des vaccinations. La présence d’une personne handicapée est sans doute la solution devant ces parents hostiles qui seraient prêts, pour beaucoup, à céder devant quelqu’un qui a survécu à la maladie et qui en porte des séquelles.

Les personnes handicapées sont les mieux placées pour jouer le rôle de « père-éducateurs », d’interlocutrices les plus crédibles car elles sont des exemples et des témoins vivantes. Evidemment, cette dernière campagne ne leur laissera pas le temps aux partenaires de mobiliser suffisamment les associations en vue d’un important déploiement pour la cause étant donné que ladite campagne comme ce 30 octobre 2014.

Il faut tout de même signaler que l’Etat Camerounais a cette fâcheuse habitude de considérer que les personnes handicapées sont des bons-à-rien, des personnes de seconde zone et par conséquent ne se prive pas de ne pas les associer pour venir à bout d’un phénomène qu’il voudrait éradiquer. Certains parleront, bien entendu, de cette fébrilité des associations des personnes handicapées dans leur positionnement social. Soit. Les personnes handicapées ont, eux aussi, ce fâcheux défaut d’être toujours derrière la scène, réservées et attentistes. Cette attitude vient du fait que les familles, privées du soutien, ont appris à s’occuper seule de leurs enfants handicapées. D’autres avaient même honte de faire savoir à la communauté qu’elles ont un enfant handicapé. Cette attitude est même plus répandue et elle est aussi considérée à l’heure actuelle comme le principal frein à la lutte pour la protection et les droits des personnes handicapées. Ce refus de s’engager, cette indifférence face à la société qui elle-même est indifférente vis-à-vis d’elles, j’allais dire cette indifférence réciproque est et restera un gage pour la persistance et la survie de la polio au Cameroun. En tout état de cause, on ne peut pas attendre que toutes les personnes soient engagées simultanément pour des actions sociales. Il faut faire avec celles qui souhaitent s’engager. Sinon, cette indifférence fera que la polio se portera bien parce qu’elle aurait de beaux jours devant elle.  Il appartiendra donc encore aux pouvoir public et même à toute la communauté de permettre à ces personnes de sortir de cette « prison » qui ne leur sert pas, qui ne leur permettra pas de s’épanouir. Cette problématique a surement échappé à ces acteurs de la lutte contre la polio, pourtant elle a donné des résultats positifs dans certaines circonstances. Comprenne qui pourra.

Tchakounté Kemayou

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Yves Tchakounte
Camerounais, doctorant en sociologue, acteur associatif des droits de l'Homme, l'Humanitaire est ma principale activité. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion.

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