Qui a peur de la diaspora camerounaise ? (2/2)

A la question de savoir si la peur de la diaspora est un fait, on peut répondre, à la suite du premier billet de cette série : « oui, la peur de la diaspora camerounaise est un fait ». Mais, au Cameroun, cette peur est construite à partir des sphères du pouvoir politique. L’objectif premier, après l’indépendance du Cameroun francophone en 1960, était d’anéantir toute velléité de contestation, car dans l’imaginaire, la diaspora est considérée comme une partie du peuple qui, frustrée par la mal gouvernance, a choisi d’aller chercher le mieux-vivre ailleurs. Cette idée s’est donc répandue dans l’opinion et tout le monde en est convaincu au point de considérer les Camerounais de la diaspora comme des « rebelles », des « subversifs », des « opposants » au régime de dictature de Yaoundé.

Manifestation du CODE (Collectif des démocratiques et patriotiques de la diaspora camerounaise) à Paris le 06 novembre 2011. Crédit photo: CODE

Manifestation du CODE (Collectif des démocratiques et patriotiques de la diaspora camerounaise) à Paris le 06 novembre 2011. Crédit photo: CODE

La construction de la haine et du mépris contre les Camerounais diasporiens ayant une double nationalité

Ce construit a, malheureusement, été possible à travers des imaginaires injectés et véhiculés par les médias traditionnels. Ces imaginaires sont surtout des contes de fée, des infos triées à la volée pour mettre à nue les comportements de mauvaises mœurs. Pire encore, ces gens de la diaspora font souvent l’objet d’accusations pour atteinte à la sécurité du chef de l’Etat et de sa garde rapprochée en visite à l’étranger.

En plus de ces imaginaires, quelques-uns, par fanfaronnade et même par mimétisme, s’illustrent à des comportements d’une ostentation d’opulence évidente. Cette abondance matérielle peut être considérée, sans aucun doute, comme l’une des preuves palpables de la réussite personnelle et professionnelle. À titre d’exemple, tous ceux qui jouent au football ont en projet le décrochage d’un contrat dans un grand club européen. Cette mise en évidence de la réussite à l’extérieur a un effet dévastateur dans la mesure où elle tend à décrédibiliser les compétences internes. On va donc considérer les footballeurs professionnels comme les meilleurs joueurs. Pour sélectionner les joueurs de l’équipe nationales des Lions Indomptables de foot, par exemple, la priorité sera donnée aux professionnels. Cela est visible dans tous les corps de métiers. Evidemment, c’est une situation très mal vécue au Cameroun où les jeunes bien que compétents et restés au pays se sentent toujours lésés dans l’accès à l’emploi et la considération dont ils ils méritent. C’est aussi une situation très par ces jeunes qui pensent tout naïvement que la meilleure solution de réussite dans la vie, c’est d’émigrer.

Les Camerounais ayant émigrer ont fini par s’établir à l’étranger au point d’y faire leur vie. L’obtention de la nationalité du pays d’adoption devenant une nécessité pour une intégration réussie, a fini par servir de prétexte aux pouvoirs publics pour insinuer que les détenteurs de la double nationalité ne sont plus Camerounais. Le sabortage de la diaspora commence donc à prendre de l’ampleur. De plus, l’imaginaire construite autours de cette catégorie de Camerounais suscite et favorise, au finish, cette haine de la population camerounaise en les mbenguistes qui deviennent aussi arrogants et imbus de leur personnes. Cet imaginaire construit et nourri par le politique s’est déjà retrouvé au sein des familles et de la population camerounaise où les opinions sont maintenant tranchées. De fil en aiguille, l’opinion commence à prendre fait et cause pour une politique d’exclusion de la diaspora des affaires du pays.

Le débat sur les enjeux de la double nationalité : les positions tranchées sur la déchéance de nationalité

Ce débat de la double nationalité, impulsé par le SDF à l’Assemblée nationale en 2014, avait été au centre de discussion au Pavillon Dauphine à Paris lors de la rencontre entre le président Paul Biya, en visite officielle en France, et les Camerounais de la diaspora le 24 juillet 2009. A cette occasion, intervenant sur trois préoccupations majeures, Paul Biya a eu trois attitudes bien perceptibles. D’abord, pour le processus démocratique, le président a reconnu, à juste titre, que « tout n’est pas parfait…, il faut corriger les insuffisances ». Ensuite, quant au vote des Camerounais résidant à l’étranger, la promesse de « prendre part aux prochains scrutins électoraux » a été émise. Enfin, pour boucler la boucle, Paul Biya ne va pas du dos de la cuillère pour enfoncer le clou sur la question de la double nationalité. Il a ainsi qualifié les Camerounais de double nationalité de « concitoyens qui ternissent l’image de notre pays sous divers prétexte… ». Ici, la sentence est claire, bien que le vote des Camerounais à l’étrangers sera probablement validé pour la première fois de l’histoire, les détenteurs de la double nationalité ne sont pas les bienvenus.

Le SDF, a fait déposer, par ses parlementaires conduits par le vice-président du parti l’Honorable Joshua Osih, une proposition de loi modifiant et complétant la loi n° 1968-LF-3 du 11 juin 1968. Elle avait été déposée au bureau de l’Assemblée nationale, plus précisément le 12 mars 2014 en session plénière de la chambre. Depuis cette date, elle reste dans le tiroir du président de ladite chambre Cavaye Yéguié Djibril qui, par ce fait, a déjà violé le règlement intérieur qui stipule que « lorsque, à l’issu de deux sessions ordinaires, une proposition de loi n’a pu être examinée, celle-ci est, de plein droit examinée au cours de la session ordinaire suivante ». Cette proposition de loi du SDF amendait, justement, l’article 28 en réhabilitant les Camerounais de double nationalité dans leur droit de jouissance de leur nationalité d’origine

La question qui persiste est alors celle de savoir pourquoi cette frilosité de Yaoundé devenue finalement une obsession, depuis 1966, envers la diaspora ? Est-ce vraiment pour des raisons de vandalisme par le fait qu’ils « ternissent l’image » du Cameroun ? Trois thèses s’opposent en guise d’éclairage pour comprendre les raisons de cette manifestation de haine.

Première thèse : la double nationalité comme une arme de protection du potentat et ses sbires

Cette thèse est centrale pour des analystes qui considèrent la chute du pouvoir de Yaoundé, à la suite de la mort ou de la vacance du président, comme le début d’une bataille. Pour eux, la fin du régime augure des lendemains incertains qui amènent les différentes factions du contrôle du pouvoir à se préparer pour une lutte de succession. Cette incertitude est donc fondée ici par un fait : plusieurs membres du gouvernement, toutes les élites politico-administratives et même économique sont détenteurs d’une double nationalité. La possession d’une nationalité étrangère est une garantie, en cas de troubles socio-politiques, pour échapper à toute poursuite judiciaire du pays d’origine. Ainsi, une éventuelle crise les amènera à prendre la poudre d’escampette en direction du pays d’adoption. Selon la loi de 1966, ils seront alors exempts de poursuites judiciaires du fait de leur double nationalité qui les considère plus comme des Camerounais. D’ailleurs, les libérations de Thierry Michel Atangana le 24 février 2014 en prison depuis 1997 et de Maître Lydienne Yen Eyoum le 4 juillet 2016 en prison depuis 2010, tous détenteurs de la nationalité française, sont des exemples légendaires.

Pour le moment, ils dissimulent cette nationalité étrangère et organisent la prévarication sous l’identité camerounaise. Pour les tenants de cette thèse, la logique de cette dégringolade des mœurs et la résurgences exubérantes des malaises sociales (éducation, santé, transport, sport et infrastructures sociales) vient donc du fait que ce sont les étrangers qui gouvernent le Cameroun. La presse avait fait échos de cette sortie du célèbre footballeur Camerounais Roger Mila qu’on avait surpris en train d’accomplir son devoir de vote à l’ambassade de France lors du scrutin présidentiel du 6 mai 2012. Le footballeur Africain du siècle n’était pourtant pas le seul à être aperçu à l’ambassade pour voter. Mais, à la question de savoir pourquoi un Roger Mila, ayant perdu sa nationalité Camerounaise est nommé « Ambassadeur itinérant » et jouit, par conséquent, du droit camerounais ?

Deuxième thèse : la double nationalité comme épée de Damoclès à tête chercheuse et infligée aux emmerdeurs

Cette deuxième thèse est la plus répandue. La loi sur la double nationalité est faite pour écarter les éventuels « suspects » de la mangeoire. Il suffit tout simplement qu’une situation se présente pour qu’on évince quelqu’un sous le prétexte qu’il a une double nationalité. Cette loi, en plus d’être un instrument de protection des membres des différents clans du pouvoir, est en même temps un outil d’anéantissement pour toutes ces têtes qui ne plaisent pas. Ici, la presse, encore elle, avait fait écho de ce que l’artiste Ndedi Eyango, vainqueur à l’élection de la présidence du conseil d’administration (Pca) de la société civile camerounaise de l’art musical (Socam) spécialisée en droits d’auteurs, avait été évincé juste après sa victoire le 2 novembre 2013 du fait de sa double nationalité par le ministre des arts et de la culture. Même le recours gracieux introduit à la chambre administrative de la Cour suprême avait été rejeté le 12 mars 2014. Cette jurisprudence, démontre, à juste titre, l’attention à apporter à cette loi qui, vraisemblablement, ne semble pas être prise au sérieux. Beaucoup interprètent diversement cette loi sur la déchéance de la nationalité camerounaise. Pour les uns, cette déchéance ne peut être effective qu’à la suite d’un décret du président de la République, précédé par une demande de l’intéressé. Tandis que d’autres estiment que la déchéance a lieu immédiatement après avoir obtenu la nationalité étrangère.

Troisième thèse : la double nationalité comme, à la fois, un instrument de régulation et de sécurisation de l’identité camerounaise, mais aussi comme un instrument d’expression du nationalisme, de la purification

Cette thèse fait appel à une idéologie conservatrice dont le versant est la sécurité de l’identité et le revers représente la face cachée de l’anti-diaspora. Celle-ci prend ses sèves dans l’idéologie droitiste. Autrement dit, les tenants de cette thèse estiment, à juste titre, que ceux qui optent pour une nationalité étrangère doivent assumer leur décision jusqu’au bout. Il n’est plus question de revenir revendiquer une quelconque identité sous le prétexte qu’on est Camerounais d’origine. Ils sont déjà considérés comme des étrangers et doivent le demeurer sans autre forme de procès.
Cette posture de victimisation décriée par la diaspora est une forme de politique de ségrégation qui est perçue ici, d’abord comme une sanction. Les Camerounais de la diaspora sont considérés comme des gens qui ont fui la misère du pays natal en refusant de participer à l’effort collectif pour aller s’engouffrer dans un eldorado où les conditions de vie sont nettement supérieures à celles du pays d’origine. Cette thèse stipule que : du fait de leur double nationalité, les Camerounais de la diaspora ne doivent jouir des droits et des avantages de deux pays à la fois. Il leur est reproché de jouer au double jeu que confère cette double nationalité : « manger chez les Blancs et venir profiter des miettes qui restent pour les compatriotes restés au pays ».

Politiquement, ce comportement se traduit par le fait que ces Camerounais refusent de rentrer au bercail et attend les fruits de la lutte pour s’accaparer des miettes qui restent. Le bon sens voudrait qu »ils reviennent au pays se battre pour la libération tant recherchée. On fait le reproche à cette diaspora de rester hors des frontières en incitant les jeunes restés au pays à organiser une révolte, un mouvement social qui peut avoir comme conséquence un affrontement avec l’armée. Les tenants de cette thèse sont formels et arguent que c’est la diaspora qui est l’instigatrice de certaines violences et soulèvements qui se soldent par des centaines de morts : « C’est très facile de rester à l’Etranger et d’encourager les jeunes d’aller dans la rue se battre avec le BIR ». Pendant que les jeunes se battent sur place au pays contre la vie chère, ceux de la diaspora mènent une vie douillette. L’incitation à la révolte ici ne serait qu’une poudre aux yeux, car une fois la « révolution » terminée, du fait de leur capital culturel envieux, ils reviendront en triomphe pour occuper les postes et jouir des droits qui ne leurs reviennent pas.

Ensuite, cette politique de ségrégation est perçue comme une forme de récompense pour la simple raison que l’obtention d’un visa étudiant est considérée comme une forme d’emploi qu’on a décroché. Ici, le départ pour un pays comme la France, par exemple, est un signe de garantie d’un SMIG à défaut d’avoir trouvé un emploi décent. C’est ici qu’on comprend mieux la nécessité de l’obtention d’une nationalité du pays d’accueil. La facilitation de l’intégration socio-économique en dépend. Les tenants de cette thèse considèrent que ce statut de la diaspora confère aussi à l’individu un capital économique important. Le jeune migrant bénéficie souvent d’un financement provenant soit des contributions des membres de la famille, soit d’une tontine ou d’un emprunt. C’est donc un investissement que lui-même ou la famille est appelée à rembourser dans un délai raisonnable. Ce statut de diaspora ne lui donne plus le droit de revenir disputer du peu de privilèges qui restent au pays natal.

Une politique de ségrégation considérée, enfin, comme une forme d’acculturation. Ici, le reproche qu’on fait à la diaspora c’est simplement d’être coupé de son milieu naturel. Une fois qu’ils arrivent de l’autre côté de l’océan, ils perdent quelques habitus et réflexes naturels. Ils ne savent plus rien du train-train quotidien qui évolue aussi vite que comme le temps qui passe. Même la présence des Nouvelles Technologies de l’Information dont ils se vantent d’avoir dompter la maîtrise est bien loin de leur faire vivre l’atmosphère tenaillé par un soleil de plomb en plein Douala, par exemple. Contrairement aux deux autres reproches qui mettaient l’accent sur le potentiel dont ils jouissent, ici, il y a plutôt un déficit de capital, en l’occurrence, le capital social. Le nivellement par le bas est perçu à travers le déracinement. Ils sont, dès lors, considérés comme les étrangers car ils ne sont plus au courant de rien.

Leur recours n’est que financier malgré les informations dont ils peuvent disposer. Par contre, le capital social, au niveau du pays d’accueil est valorisant grâce au capital culturel, mais aussi économique. En d’autres termes, plus le capital culturel et le capital économique sont forts, plus l’ancrage dans un système de réseaux sociaux ne sera que puissant et valorisant. Si les tentacules de ses réseaux arrivent au niveau des clans du ou proche du pouvoir de Yaoundé, alors, le système devient de plus en plus puissant. Mais, cette puissance n’est pas une garantie du fait de la complexité et l’hermétisme des réseaux claniques.

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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