Qui a peur de la diaspora camerounaise ? (1/2)

Il est 22 h ce mardi 19 juillet 2016 lorsque je m’installe pour suivre, en direct de Stv – l’une des chaînes de télévision en vue – mon émission phare : « Carte sur Table ». Comme d’habitude, j’ai été bluffé, non seulement par la qualité du panel, mais surtout par les deux thèmes abordés. Quatre invités sont donc appelés à débattre sur deux sujets qui font l’objet de vives tensions au sein de l’opinion camerounaise :
1. Une (probable) succession de Paul Biya par son fils Franc Biya, comme ça a été le cas au Togo, au Gabon ou en République Démocratique du Congo, est-elle possible ?
2. Peut-on compter sur la diaspora pour sortir de l’impasse politique ? Ces sujets, à vue d’œil, semblent très anodins et pourtant…

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La réponse à la question – qui a peur de la diaspora camerounaise ? – découlera d’une approche ancrée sur la reproduction des classes politiques, ou pour parler simplement, de la circulation de l’élite politico-administrative. Il s’agira ici, dans cette première partie que je vous propose, de présenter les origines et les objectifs de cette fameuse loi sur le code de la nationalité qui, en tant qu’instrument juridique, est considéré ici comme le nœud gordien de notre approche. Il va sans dire que cette loi est l’un des nombreux instruments officiels juridiques, administratifs et politiques que le pouvoir politique a mis en place pour la gestion et le contrôle d’un système de la circulation de l’élite politico-administrative. Pour ce faire, les réseaux claniques se créent, se constituent et se consolident au sein des cercles du pouvoir politique pour assurer, non seulement une circulation intragénérationnelle (gérontocratie), mais surtout une reproduction de la classe politico-administrative (élitisme). Les tenants de cette thèse ne vont pas du dos de la cuillère pour valider l’hypothèse d’une succession familiale à la tête de l’État camerounais. La perpétuation de ce système a contribué à la construction, dans l’opinion publique, de l’imaginaire selon lequel la diaspora n’est constituée que des personnes dangereuses pour la sécurité du Cameroun. Les arguments divers ont été distillés et répandus pour disqualifier cette catégorie sociale du champ politique, et même socio-économique. C’est ce qui fera l’objet de la deuxième partie de mon analyse.

Le spectre de la succession de père en fils : scénario possible d’une transition politique à la camerounaise

L’actualité politique étant dominée par les problématiques de succession au sein de la magistrature suprême, le prétexte est donné pour que les langues se délient et révèlent des scénarios possibles d’une transition politique. Malgré toutes les précautions prévues par la constitution de 1996 en cas de vacances, d’empêchement ou de décès du président de la République, il y en a qui pensent pourtant que ces mécanismes de la transition manquent cruellement de transparence et de lisibilité. Leur analyse est d’autant plus fondée que la capacité d’un régime de tyrannie vieille de presque 60 ans à changer le cours de l’histoire n’est plus à démontrer. En d’autres termes, la longévité d’un régime de dictature dont les origines remontent à partir de 1957, fait naître des lobbies ou des clans qui se structurent et se consolident au sein de l’appareil de l’État au fil du temps dans l’objectif de garder le pouvoir et ainsi conserver leurs privilèges après le départ du président de la République qui pourrait, subitement, être emporté par la mort, par exemple. Dans cette logique, il serait vain de penser que la transition se fera en douceur dans le strict respect des mécanismes prévus par la constitution. Il faut, bien entendu, retenir qu’ici, la préservation des intérêts et la conservation du pouvoir sont les priorités des groupes claniques. Les mécanismes de la transition sont ménagés pour éviter d’être en contradiction avec ces intérêts. D’ailleurs, comme il est impossible de tout prévoir, une disposition constitutionnelle (article 67, alinéa 1) prévoit une mise en place progressive des nouvelles institutions créées en 1996. Si, depuis cette date, certaines institutions tardent encore de voir le jour, notamment la Cour des comptes et la Cour constitutionnelle, cela démontre à suffisance l’esprit malsain de l’appropriation des institutions de la République par des affidés de la confiscation du pouvoir.

L’un des scénarios possibles pourrait donc prévoir une transition de succession de père en fils même si, objectivement, rien ne le présage. Cette hypothèse m’a toujours semblé possible, car la surprise a toujours surgi là où on ne l’attendait pas. L’impasse du climat sociopolitique se dessine donc pour laisser la place au doute, à l’incertitude du lendemain qui peut être compréhensible ou non par les uns et les autres selon le bord politique et idéologique de chacun. S’il y a des gens qui pensent, malgré cette incertitude évidente, qu’il n’y a rien à craindre pour l’avenir du Cameroun, je me permets ici, comme le font les leaders des partis politiques de l’opposition et une certaine opinion, de douter de leur sincérité. Comme un adage le dit si bien : « Qui veut la paix prépare la guerre », n’est-on pas aussi en droit de penser qu’il vaut mieux douter pour ne pas être surpris par la guerre au lieu d’attendre une paix qui risque de céder la place au chao ? Voilà pourquoi toutes les hypothèses de scénarios d’une transition paisible font l’objet des batailles rangées avec les hypothèses d’une possible guerre civile certaine, voire une guerre civile programmée que prépareraient ces lobbies.

Cette transition fait d’ailleurs l’actualité depuis le retour du multipartisme en février 1991, et même depuis 1992 lors des premières élections municipales (mars), législatives (mars) et présidentielles (octobre) après le retour du multipartisme qui avait été suspendu depuis 1966 par le feu président du Cameroun indépendant, Amadou Ahidjo. Ces élections ont donc eu lieu un an après le retour de ce multipartisme revendiqué quoiqu’à hue et à dia depuis belle lurette. Aujourd’hui, presque deux décennies et demie après, les espoirs pour une transition se sont envolés pour des raisons évidentes : les mêmes acteurs de l’opposition camerounaise, sur qui le peuple comptait, et qui sont aux commandes depuis cette ouverture du jeu politique il y a 25 ans, n’ont pas encore réussi à mettre sur le tatami cette satrapie de Yaoundé qui continue de sévir. L’opposition, toutes tendances confondues, et son leadership déjà vieillissants et incapables de démêler l’écheveau semblent au bout du rouleau. Avec le développement des Nouvelles Technologies de l’Information, une catégorie de Camerounais qui était jusque-là considérée comme persona non grata, fait déjà beaucoup parlé d’elle.

Quelles étaient la nécessité et l’urgence d’une loi sur le « Code de la Nationalité Camerounaise » du 11 juin 1968 ?

La spéculation sur les acteurs aptes, non pas à conduire une transition politique, mais ne serait-ce qu’à donner un coup de force à l’opposition, met au grand jour cette boîte de pandore qui, depuis 1968, fait jacasser plus d’un : la problématique de la double nationalité ou, en d’autres termes, la nationalité des Camerounais de la diaspora. Pour avoir été très longtemps écartée du jeu politique par les pouvoirs publics qui souhaitaient ne pas les impliquer dans les micmacs de bas étage, la question de la nationalité des Camerounais de la diaspora revient toujours en surface même lorsqu’il faut simplement débattre de son apport au développement.

Pour comprendre l’esprit de cette loi, faudrait-il que je situe ici son contexte qui nous mènera inévitablement à comprendre les raisons pour lesquelles elle n’est pas seulement un simple strapontin, mais un puissant instrument de contrôle et de régulation de la classe politique.

En plein multipartisme après l’accession à l’indépendance en 1960, le régime de dictature de feu Amadou Ahidjo avait comme principal mode de gestion du pouvoir : la répression. Et la chasse aux sorciers dont sont victimes les membres de l’Union des Populations du Cameroun (UPC), l’un des premiers partis politiques, au Cameroun et Afrique noire franco,phone créés en avril 1948, devient monnaie courante. Des upécistes deviennent donc des hommes à abattre par le régime de Yaoundé. Tous les membres de ce parti sont alors poussés, à défaut de se réfugier dans le pays, de s’exiler au point où leurs activités étaient confinées soit au maquis, soit à l’étranger. Il devenait donc évident, pour ce régime, de considérer les Camerounais en exil comme des ennemis, ceux qui veulent déstabiliser le pouvoir. Pour Amadou Ahidjo, en plus des militants de l’UPC, même tous ceux qui étaient proches de ce parti, de près ou de loin, étaient tout autant plus dangereux que leurs camarades de lutte pour la pérennité de son pouvoir.

Cette mauvaise gouvernance avait alors comme corollaire le mécontentement des jeunes qui, après l’obtention de leur Baccalauréat et la bénédiction de leur famille, profitaient pour émigrer. Beaucoup d’entre eux sont même des boursiers de l’État camerounais. Dans un contexte pareil, l’état d’esprit des jeunes émigrés était évident : fuir la dictature. Comme les militants upécistes étaient disséminés un peu partout dans le monde, certains étaient encartés dans les cercles du militantisme upéciste dont l’un des objectifs majeurs était et reste encore, jusqu’aujourd’hui, l’indépendance totale et complète du Cameroun. Pour eux, Amadou Ahidjo n’était pas l’homme choisi par le peuple, mais par le colon français qui tirait toujours la ficelle et tenait le Cameroun sous son joug colonial ou son pré-carré.

Plus le temps passe, plus nous vivons des situations socio-économiques et politiques qui font que certains, et même la majorité, prennent une seconde nationalité. Pour les leaders politiques, cette double nationalité leur permettait d’être à l’abri du régime qui les traquait à tout moment. Tandis que pour les autres, la double nationalité avait un objectif purement économique : celle de profiter des avantages accordés par les États des pays d’accueil aux nationaux dans les cadres académiques et professionnels. Yaoundé ne percevait pas cette différence et considérait ces Camerounais comme des rancuniers du régime. S’exiler, pour quelque raison que ce soit, c’était pactiser avec le Diable. Il devenait urgent de se débarrasser de ces frustrés de la République. C’est donc dans ce contexte de stigmatisation des Camerounais vivant à l’étranger que la loi sur le code de la nationalité de 1968 verra le jour. Elle a pour objectif premier d’exclure cette catégorie de personnes du fichier national. Ainsi, est déchu de la nationalité camerounaise, tous ceux qui acquièrent une autre. Conséquence : les Camerounais ayant acquis une seconde nationalité perdent automatiquement leur nationalité d’origine (camerounaise).

Après le départ de l’ancien président, beaucoup d’eau a coulé sous le pont. L’arrivée de Paul Biya en 1982 n’a pas du tout changé grand-chose sur cette conception de la diaspora camerounaise. Le pouvoir de Yaoundé considère toujours la diaspora, surtout celle qui se trouve principalement en Europe et en Amérique du Nord comme des ennemis de la République, car, dit-on, elles sont en majorité composée des frustrés du régime qui se sont exilé pour aller exprimer leurs compétences ailleurs où on pouvait mieux les valoriser.

La peur de cette diaspora perdure jusqu’aujourd’hui à tel point que l’opposition camerounaise, à la quête d’un électorat acquis en sa faveur, trouve là une aubaine. L’occasion était donc venue de faire la cour à ces Camerounais dont on pensait qu’ils pouvaient faire changer la donne. La loi sur la nationalité a refait surface en 2014 lorsque le parti politique de l’opposition, le SDF, a fait déposer, par ses parlementaires conduits par le vice-président du parti l’Honorable Joshua Osih, une proposition de loi modifiant et complétant la loi n° 1968-LF-3 du 11 juin 1968. Elle avait été déposée au bureau de l’Assemblée nationale, plus précisément le 12 mars 2014 en session plénière de la chambre. Depuis cette date, elle reste dans le tiroir du président de ladite chambre Cavaye Yéguié Djibril qui, par ce fait, a déjà violé le règlement intérieur qui stipule que « lorsque, à l’issu de deux sessions ordinaires, une proposition de loi n’a pu être examinée, celle-ci est, de plein droit examinée au cours de la session ordinaire suivante ». Cette proposition de loi du SDF amendait, justement, l’article 28 en réhabilitant les Camerounais de double nationalité dans leur droit de jouissance de leur nationalité d’origine.

Mais, contre toute attente, il y a des Camerounais qui, bien qu’un sondage ne soit pas une habitude dans ce pays, estiment que cette loi ne doit nullement faire l’objet d’un amendement. Ce sondage, il me semble, pourrait révéler de grosses surprises qui montreraient le degré d’estime que les Camerounais de l’intérieur ont pour ceux qui sont partis en aventure. À défaut d’avoir ces statistiques qui, même s’ils ne révélaient pas une majorité de cette tendance, donneraient au moins à réfléchir quant à la poussée d’une opinion haineuse envers la diaspora. Cette réflexion fera l’objet de ma prochaine chronique.

Bon début de semaine !

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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