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Cameroun : la désacralisation de la fonction ministérielle

Le 31 mars dernier, les nouvelles sur l’arrestation sous mandat d’arrêt, du ministre camerounais des Enseignements secondaires, Bapes Bapes, a fait la Une des journaux.Vingt-quatre heures après (le 1er avril), ces mêmes journaux annonçaient la libération du ministre. La liesse qui a suivi à son domicile démontrait que le ministre venait de loin. Que s’est-il donc passé exactement ?  S’agissait-il d’un poisson d’avril cousu de toutes pièces par le pouvoir ? Que non !

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La Une du quotidien camerounais « Le Jour » des 31 mars et 1er avril 2014

A situation exceptionnelle, communication exceptionnelle. En 2 min 27 s, Issa Tchiroma, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, a donné très tard (22 h45) le même jour après la libération, dans les locaux de son ministère à Yaoundé, un point de presse donc voici en substance la teneur : « Dans la journée du 31 mars 2014, Monsieur Louis Bapès Bapès, ministre des Enseignements secondaires, a été placé en détention provisoire par le juge d’instruction du Tribunal criminel spécial. Dans le cadre d’une procédure suivie contre lui pour détournement de deniers publics. Le 1er avril 2014, en application du pouvoir que lui confère les dispositions de l’article 222 alinéa 1er du code de procédure pénale, ce juge a donné main levée d’office du mandat de détention provisoire décerné à l’encontre du sus nommé. En effet, d’après cet article je cite  : « Le juge d’instruction peut à tout moment, jusqu’à la clôture de l’information judiciaire, d’office, donner main levée de mandat de détention provisoire» fin de citation. En la matière, le juge n’obéit qu’à sa conscience et n’a de comptes à rendre à personne. Il y a lieu de rappeler que d’une part, d’après l’article 1er du code pénal, la loi pénale s’impose à tous. Et que d’autre part, la procédure d’information judiciaire suivie contre lui, suit son cours normalement. Voici la communication que je voulais porter à votre connaissance, en raison du fait que l’affaire se trouve entre les mains de la justice, un pouvoir indépendant, jaloux de son indépendance et de ses prérogatives, il ne m’est pas permis de répondre à une quelconque question qui tarauderait l’esprit des journalistes

Selon le journaliste Grégoire Djarmaïla, Louis Bapès Bapès fait bien l’objet d’une poursuite judiciaire pour détournement de deniers publics et qu’il est très tôt pour les proches du patron des Enseignements secondaires de jubiler, car « la procédure d’information judiciaire suivie contre lui » ne va pas s’arrêter malgré sa remise en liberté. Tout porte donc à croire qu’il pourrait retourner à Kondengui, après le remaniement ministériel qui pointe à l’horizon.

A la suite de cette rocambolesque arrestation, je suis tout de même confus par cette facilité et cette manie que nous avons, dans ce pays, de la désacralisation de la fonction ministérielle, de l’autorité de l’Etat, de la banalisation institutionnelle à défaut de parler de crime. C’est le leader d’un parti politique, Milla Assoute, réfugié en France qui s’insurger contre ces pratiques de banalisation et de désacralisation. Pour lui, explique-t-il mot à mot, un ministre qui est soupçonné de vol ou de prévarication doit rendre sa démission ou être déposé par respect institutionnel avant son arrestation. Arrêter un ministre en fonction sans décret de destitution préalable est une barbarie d’autocrate contre les institutions de la République qu’il confond à sa cuisine et de terreur à l’égard des ministres membres du gouvernement de la République. Il n’y a pas à prendre un acte de régularisation a posteriori, mais un acte a priori.

« ON A TOUT COMPRIS », cette citation a inspiré le journaliste Thierry Ngogang qui nous rappelle le dernier passage de la star ivoirienne au Cameroun :
Commentant le retour triomphal du président Biya à Yaoundé alors qu’on l’avait déclaré mort à Genève en 2003, le chanteur ivoirien Tiken Jah Fakholy, en concert ce jour-là au cinéma Abbia, avait eu ces mots lourds de sens : « Il y en a qui savent mourir pour mieux ressusciter… ».
Je ne sais pas si le président Biya a ordonné l’arrestation-gag de son ministre avant de le libérer, mais ce que je sais c’est que cette tragique comédie ne me fait pas du tout rire.

Pour rester en symbiose avec notre ami Tiken Jah chantons avec lui :

ALLEZ DIRE AUX HOMMES POLITIQUES,
QU’ILS ENLÈVENT NOS NOMS DANS LEURS BUSINESS,

ON A TOUT COMPRIS

ILS NOUS UTILISENT COMME DES CHAMEAUX,
ILS ALLUMENT LE FEU, ILS L’ATTISENT
ET APRÈS ILS VIENNENT JOUER AUX POMPIERS

ON A TOUT COMPRIS

Si le président Biya voulait nous montrer qu’il est fort,
Nous lui répondons: « ON A TOUT COMPRIS ».

Tchakounte Kemayou