Douala et Dakar vus de près : Les paradoxes et les curiosités

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L’île de Gorée vue de la chaloupe. Crédit photo: Amalka Vrlova

Quand on débarque dans une ville pour la première fois, toutes les images, les objets, les instants magiques et les paroles qui sont singuliers sont aussi saisissants. Il existe dans chaque ville du monde des paradoxes et des curiosités qui attirent l’attention de chaque nouveau venu qu’il soit originaire du coin ou non.

Pendant 9 jours d’affilés, les blogueurs francophones réunis sous le label Mondoblog soutenu par l’atelier des médias de RFI, se sont rassemblés à Dakar pour leurs traditionnels séminaires de formation annuelle. Pour beaucoup d’entre eux, c’était leur première fois de faire la rencontre de leurs collègues venus des quatre coins de la planète. Ainsi, les Gabonais, les Togolais, les Guinéens, les Nigériens, les Malgaches, les Sénégalais, les Ivoiriens, les Camerounais, les Français, etc. sont venus toucher du doigt ce que « bloguer » veut dire. Mais, ça, bien que ce soit le plus important, l’objectif de chacun était de découvrir à quoi ressemble Dakar, la ville de Léopold Sédar Senghor et de Cheikh Anta Diop.

Chacun, selon sa vision, sa personnalité et ses intérêts, peut se livrer à cet exercice aussi amusant que relaxant. Je ne suis donc pas cet érudit qui prônerait l’unicité de la pensée et faisant croire que ces choses qui ont attiré mon attention l’ont aussi été pour tous ceux avec qui j’ai séjourné dans cette belle et accueillante ville. Attention, je ne fais ni de critiques ni d’éloges. J’observe juste, quitte aux concernés d’en tenir compte. Malgré tout, c’est un trophée que je donne à Dakar qui m’a tant fasciné par son climat et ses habitants. Paraît-il, le début décembre est la meilleure période pour visiter la ville, me dit-on.

Dakar, une ville calme ?

Commençons par cette petite, mais grande, quand même, curiosité sur la route qui relie l’aéroport à l’auberge où moi et mes compères allions loger. Dakar est relativement calme à partir de 19 h ce samedi 28 novembre 2015. Du moins en passant par ce boulevard dont le nom m’échappe. C’est un constat qui reste une impression même jusqu’à mon départ, car il me semble que les dakarois adorent aussi la fête comme les doualais, quoi.

Le concept de l’auberge

L’autre curiosité, c’est l’auberge où nous logeons. Sa particularité c’est la douche et les toilettes communes. À Douala, aucune auberge, encore moins d’hôtels ne possèdent des chambres avec salles de douches et toilettes que les clients doivent partager en commun. Ces types d’aménagement, on les retrouve dans les quartiers populaires et malfamés de Douala conçus pour des logements sociaux. Dans ces logements, les locataires sont obligés de partager les cuisines, les vérandas, la cour, les toilettes ou les fosses de WC, les hangars pour se doucher.

Quant à la terminologie « auberge », au Cameroun, ce sont des lieux qui servent généralement des chambres de passe. Et chaque chambre de passe possède sa salle de douches et de WC personnelle et ne coûte que 2 000 FCFA à 5 000 FCFA l’heure selon le standing. Les tarifs de plus de 5 000 FCFA la chambre valent déjà une nuitée. L’espace où nous logions, je me refuse de révéler le nom ici, serait réservé, au Cameroun, pour des locations mensuelles de 10 000 FCFA à 20 000 FCFA maxi. Inutile donc de vous dire qu’un établissement de ce type aura difficilement la clientèle pour ne pas dire l’autorisation officielle de fonctionner en tant qu’auberge. Un chapeau bas au couple de cet espace pour la propreté et l’hygiène qui, pour moi, ont été une touche spéciale que je surnommerais de légendaire.

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Le petit déjeuner à l’auberge. Crédit photo: Amalka Vrlova

Le diner en commun

L’une des curiosités considérées aussi comme un paradoxe c’est le diner de 19 h en commun servi dans un grand plateau à l’auberge. Chacun y plonge sa cuillère et mange en fonction de la quantité servie et du nombre d’invités. C’est une pratique issue de la tradition islamique. Curiosité parce qu’il est servi dans une auberge appartenant à un couple d’origine européenne. Paradoxe parce que les repas en commun, même le riz, se mangent avec les mains et non avec les cuillères.

Pourquoi le repas en commun n’était-il réservé qu’aux mondoblogueuses et mondoblogueurs ? Est-ce les tenanciers de l’auberge ou l’équipe mondoblog qui l’ont décidé ? Je ne saurais avoir la réponse. Toujours est-il que c’était amusant et convivial à la fois de voir les toubabs se livrer à cet exercice peu confortable même pour les Africains. Je connais même certains qui faisaient exprès de venir en retard dans le but de se voir servir en solo. Mais, une question me hantait l’esprit avant de quitter Dakar. Pourquoi les mondoblogueurs ne finissaient-ils jamais leur diner ? C’est à dessein que je pose la question de l’initiateur du repas en commun. Ma petite cervelle de moineau me dit que si c’est pour un problème de budget, il n’est donc pas normal d’assister à cet abandon de nourriture encore plein de viande. Dépenser des sommes d’argent, minimes sont-elles, et voir les plateaux à moitié vides abandonnés est un véritable gâchis.

Est-ce un problème de quantité ou de qualité ? Pourquoi certains mondoblogueurs, derniers à arriver, manquaient-ils de nourriture au déjeuner à l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF) alors qu’à l’auberge on ne savait pas quoi en faire ? Du coup, on peut avoir le droit de penser que si le diner avait été servi dans les plats individuel, comme cela se faisait pour le déjeuner, chacun se démerderait à vider son plat n’en déplaise à ceux qui se plaignaient de la qualité du repas. Ceux qui estimaient encore avoir la panse pleine du repas pris en déjeuner estimaient que le diner devenait trop lourd pour eux. Se poser alors le problème de la quantité et du type du diner. Ne fallait-il pas faire un diner plus léger ? En Afrique on ne jette pas la nourriture, surtout pas la viande. Mais, j’ai vu les Africains abandonner la viande à Dakar. C’est très très grave !

À propose du petit déjeuner, les Sénégalais n’ont-ils pas de spécificité ? Si vous venez à Douala, les plus nostalgiques comme moi ne peuvent vous servir qu’un plat de beignets, de haricots et de bouillie bien chaude. De la confiture à la tasse de lait Nido de Senecao et de Nescafé ne fait pas original bien qu’issue de la matière première du terroir.

Dakar, comme Douala, interdit aux handicapés

Curiosité pour curiosité, il y en a eu. Permettez-moi de revenir sur ce fameux boulevard dont le nom m’échappe énormément. Sur un tronçon d’environ 20 km, l’autoroute qui relie l’AUF et l’auberge et celle qui passe au Stade de Dakar, il existe en tout, je peux me tromper, 7 passerelles conçues en béton armé pour les piétons. Il faut le dire tout de même, c’est un boulevard de grande circulation. Évident donc pour comprendre la décision des autorités de construire ces passerelles que d’aucuns pourraient appeler de « salvatrices ». Le seul hic et pas le moindre, c’est l’accessibilité pour des personnes à mobilité réduite. Oui, vous avez bien lu : ces passerelles à escaliers interminables ne sont pas accessibles aux personnes handicapées, sauf une seule qui, semble-t-il, venait d’être construite. En observant cette autoroute, il est impossible à un dakarois de tricher. C’est-à-dire que tel que l’autoroute a été conçue, il est difficile de la traverser qu’en empruntant la passerelle. Convenez donc qu’un dakarois handicapé n’aura de choix que d’observer à défaut d’aller se faire foutre. Imaginons un peu un scénario de ce type où une personne handicapée veut traverser pour aller de l’autre côté du boulevard, il aura trois décisions à prendre : à défaut de rebrousser chemin pour celle que ça peut surprendre, soit elle doit stopper un taxi (frais supplémentaires), soit elle doit décider de se débrouiller seule, soit encore elle se fait aider par un dakarois bien gentil s’il ne lui réclame pas une récompense. Comme d’habitude, beaucoup de questions subsistent. Pourquoi dépenser autant de milliards à construire des passerelles alors que les passages cloutés auraient suffi ? Les Dakarois automobilistes et piétons sont-ils indisciplinés au point de ne pas respecter les passages cloutés ? Si tel était le cas avant la construction des passerelles, ne pouvait-on pas construire des dos-d’âne, comme il en existe sur ces autoroutes de Dakar, avant les passages cloutés pour éviter des accidents de la circulation ? On aurait pu, non seulement, limiter les dépenses, mais aussi et surtout, éviter ainsi la discrimination.

Comme les villes ne se ressemblent pas, Douala, à elle seule, ne compte que deux passerelles. La première est située à Terminus sur la route de l’aéroport (presque dégueulasse aussi) et la seconde est, quant à elle, située à Bassa et construite par le Groupe Bolloré qui gère les chemins de fer au Cameroun. La construction de cette dernière peut être compréhensible tout de même pour la simple raison que cette zone est réputée dangereuse à cause de la régularité des trains à ce passage à niveau où il y a un marché à proximité. C’est une passerelle conçue dans les règles de l’art et qui a couté, au bas mot, une bagatelle somme de 350 000 € (227M de FCFA). Sans commentaire, donc.

À l’ile de Gorée, il ne serait pas bon de conseiller aux personnes handicapées de s’y rendre si elles ne sont pas accompagnées. C’est à croire que Dakar a été pensé et bâti pour les autres. De la descente de la chaloupe jusqu’à la maison des esclaves, presque 5 à 10 km sont à parcourir. Pas un fauteuil roulant disponible pour éviter la fatigue et l’épuisement, pas un personnel spécialisé pour la prise en charge. Rien. Heureusement pour moi, les mondoblogueurs étaient là. À l’entrée de la salle d’attente où les premiers sièges sont réservés aux visiteurs handicapés, il existe pourtant deux issus, pour ne pas dire barrières : la première pour personnes valides et la seconde pour personnes handicapées qui n’a rien de spécial. De l’entrée du Port Autonome jusqu’à l’île en passant par le Guichet, l’entrée de la salle d’attente et la salle elle-même, le débarquement de la chaloupe et l’embarquement, c’est tout un bordel.

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Le cheval utile pour le porte-tout. Crédit photo: Amalka Vrlova

Il n’y a que deux bières à Dakar ?

Le transport est la plus grande curiosité de Dakar. Contrairement à la ville de Douala, il n’y a pas de moto taxi à Dakar, à ce que je sache. Les citadins se déplacent en taxi individuel, en transport en commun qu’on appelle vulgairement à Douala les clandos qui ont été interdits à cause de l’indiscipline notoire et caractérisés des engins de la mort, comme on les appelait (irrégularités fiscales, mauvais état des véhicules et accidents répétés). Ce qui frappe le plus à Dakar c’est le décor de ces clandos. Difficile de leur donner une couleur. Ils sont alors multicolores et majestueusement décorés en pour un étrangerincompréhensible. Tout y est : bleu, blanc, noir, orange, gris, vert, et que sais-je encore. Mais la couleur jaune est celle qui domine le plus. Ce qui m’a le plus intrigué c’est le drapeau français en peinture aperçu sur les deux bords avant de plus d’un clando. Ici à Douala, certains taxis arborent aussi des drapeaux en tissu de certains pays comme les USA, le Brésil, l’Italie et l’Allemagne, mais rarement la France. Sentiment anti-français oblige. Pourquoi ces couleurs de drapeaux des pays étrangers ? Quelle est la relation qui lie ces transporteurs à ces pays ? Est-ce un simple snobisme ?

Les chevaux en plein centre-ville ? Oui, il y en a à Dakar, mais pas pour des prestidigitations photographiques au court d’une ballade amoureuse à la berge du Wouri ou encore à l’occasion d’un cortège qui accompagne les mariés faisant le tour de ville après la mairie ou l’église. À Dakar, les chevaux sont utilisés pour les courses, le transport des marchandises et de quelques bagages. Pas nombreux au point d’attirer l’attention, en tout cas, mais visible sur certaines artères de la ville.

Dakar est aussi une ville pleine de centaines de monuments. C’est comme si les autorités dakaroises ont misé sur l’industrie du tourisme pour en faire le pilier de l’économie sénégalaise, contrairement à Douala où les industries inondent comme les fourmis. Seul, le domaine de la brasserie compte en tout trois industries : les Sociétés Anonymes des Brasseries du Cameroun (SABC), l’Union Camerounaise des Brasseries (UCB) et le groupe Diageo. Dans un bar ou un snack, les consommateurs ont devant eux plus de 20 marques distinctes de bière camerounaise ou d’origine étrangère. À Dakar, par contre, seuls, La Gazelle et le Flag ont fait ma fierté. Difficile d’imaginer que la Guinness est absente des comptoirs dakarois. Difficile aussi d’imaginer un nombre incalculable et inimaginable de ventes à emporter sur une rue à Douala et de ne pas voir ça à Dakar. Pauvre de moi.

Malgré cette présence d’industries, la pauvreté et la misère sont plus visibles à Douala qu’à Dakar. Les motos taxis qui se chiffrent à plus de 150 000 selon les statistiques des syndicats, les call-box qui pullulent les rues, les bars, comme je l’ai déjà dit tantôt, font même la fierté de la ville. Plus grave encore, plus de 80 % des tenanciers de ces petits métiers sont des diplômés de l’enseignement supérieur.

À bientôt peut-être, Dakar.

Tchakounté Kémayou

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

5 réflexions au sujet de « Douala et Dakar vus de près : Les paradoxes et les curiosités »

  1. Tu as fais beaucoup d’observations.
    Sur le repas laissé le soir,je crois que c’est aussi une question d’estime de soi.personne ne voulait etre celui qui « nettoyait »le plat.
    Presque tout le monde essayait de laisser sa cuillere mais sans etre rassasié.
    Il y avait la biere Beaufort aussi hein?aha

  2. Un texte très sensible… ça fait plaisir.
    C’est vrai que Dakar n’est pas très adapté pour les personnes « spéciales » comme on dit au Brésil.
    Ici aucun bâtiment n’est construit sans prendre en compte cet aspect. Ainsi on rencontre plusieurs bâtiments sans « marches’ mais seulement une rampe toute lisse montant en zig zag jusqu’au dernier étage. Par contre pour descendre il faut quelqu’un pour éviter que la chaise ne roule à tombeau ouvert.
    Les bâtiments plus anciens s’adaptent. C’est inscrit dans la loi.
    Tu remarqueras aussi qu’ici le terme handicapé n’est plus d’usage. On utilise maintenant la notion de « personnes spéciales » ou « personnes ayant de necessités speciales  » (traduction libre)
    🙂

    1. Merci, Serge, pour ces remarques.
      Tu as parfaitement raison. Le terme « handicapé » n’est plus d’usage aujourd’hui. Ma propension à employer ce terme est, généralement, une envie de faire court dans mes textes. Il faut dire que l’appellation varie selon les pays. Le terme généralement consacré dans les milieux universitaires francophones en France comme au Cameroun c’est « personne à mobilité réduite ». Malheureusement, dans les textes des lois et des administrations au Cameroun, le terme « handicapé » est encore d’usage. J’ignore les raisons de cette posture réfractaire aux usages contemporains. Certes, une idée me vient à l’esprit que c’est probablement une sorte de négligence dont font preuve les administrations publiques camerounaises. Mettre l’accent sur les études, la recherche scientifique sur le phénomène afin d’agir en connaissance de cause est loin d’être leur préoccupation. Comme tu peux bien le deviner, le sort des personnes à mobilité réduite n’est même pas reléguée au second plan, mais il est plutôt et carrément réduit aux oubliettes. Donc, au Cameroun, nous en sommes encore à vouloir changer la mentalité de nos dirigeants. Nous ne sommes pas encore au niveau des infrastructures. C’est triste. Ça fait pitié. Dommage!

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